[INTERVIEW] RDC – Islam : Le chef de l’entité islamique du Katanga ne relaiera pas l’appel à la prière de Katumbi

Shaykh Husseini Ngoy
Shaykh Husseini Ngoy, chef de l’entité islamique du Katanga

Témoin privilégié de l’agitation politique actuelle en RDC, Shaykh Husseini Ngoy, le chef de l’entité islamique de l’ex-Katanga, s’est confié sur les défis auxquels fait face la communauté musulmane congolaise, mais aussi sur ses relations avec l’ancien gouverneur Moïse Katumbi. 

Originaire de Kasongo (Maniema) où il a vu le jour en 1962, le Shaykh Husseini Ngoy, diplômé à l’Institut Supérieur de Commerce de Kisangani, est également licencié en droit et en économie. Un parcours civil qui vient orner un brillant cheminement religieux, qui l’a conduit à Lubumbashi en 1981, où ses compétences l’auront hissé à la tête de l’entité islamique du Katanga en 2009. Éminemment attaché à la paix et à la propagation du message islamique, il est à le représentant de la communauté musulmane d’une ex-province katangaise au centre de toutes les attentions, de par l’identité de son ancien gouverneur, un certain Moïse Katumbi.

Husseini Ngoy

Shaykh Husseini Ngoy, vous étiez le chef de l’entité islamique du Katanga avant son démembrement, quelles sont les provinces sous votre contrôle aujourd’hui ?

Par rapport à notre statut, il n’y a à ce jour aucune réforme pour adapter notre province. Donc jusqu’à présent, je suis encore représentant chef d’entité, qui prend en compte quatre régions islamiques : la région de Kalemie, de Kamina, celle de Kolwezi et de Lubumbashi, donc je suis encore chef de l’entité islamique de l’ancien Katanga.

L’islam est relativement bien implanté dans votre région, quel est l’Histoire de la religion musulmane dans le Katanga ?

Pour être bref, commençons vers 1959, quand au Katanga il n’y avait pas encore de congolais musulmans comme tels, si ce n’est peut-être une dizaine, mais il y avait les ouest-africains qui étaient implantés au Katanga, dans la commune de Kamalondo (Lubumbashi). Puis, lorsque Moïse Tshombe est arrivé, et a proclamé l’indépendance du Katanga, il a sollicité ces ouest-africains pour leur donner une parcelle à Kamalondo afin que l’islam puisse exister dans le Katanga, et c’est là qu’a commencé l’Histoire de l’implantation de cette religion dans la province. Tshombe a donné des moyens, et on a construit la première mosquée, celle de Kamalondo, à son l’époque. Et par après, il y a des gens du Maniema qui ont commencé à faire du commerce dans le Katanga, jusqu’à s’y installer, avant que les katangais eux-mêmes commencent à se convertir à l’islam, jusqu’à ce que nous atteignions le nombre de musulmans et de mosquées que nous avons aujourd’hui.

Mosquée Kamalondo As Salam mosquée kamalondo

La mosquée As-Salâm, dans la commune de Kamalondo (Lubumbashi)

 

Justement, en terme de nombre de fidèles et de mosquées, quel est aujourd’hui l’importance de la présence musulmane dans l’ex-Katanga ?

Nous avons aux environs de 255 mosquées dont la grande partie se trouve dans la région islamique de Lubumbashi, d’ailleurs la ville de Lubumbashi à elle seule compte 45 mosquées. La deuxième région en terme de présence musulmane c’est Kalemie, du fait notamment de sa proximité avec la frontière tanzanienne. La troisième, c’est Kamina qui, comme vous le savez, est frontalière du Maniema. Ensuite, en terme de fidèles, nous tournons autour de 1 million, une ampleur considérable par rapport aux autres provinces. D’ailleurs, en dehors du Maniema et de l’ex-Province Orientale, nous venons en 3ème position en terme de population musulmane en République Démocratique du Congo.

Quels sont aujourd’hui les défis auxquels est confrontée votre entité islamique ?

Ce sont les mêmes défis que ceux que l’on rencontre en général au Congo. C’est d’abord le développement dans le cadre des infrastructures, un domaine où nous sommes vraiment en retard. Avec mon arrivée à ce poste, nous avons fait un effort pour construire de nouvelles mosquées, et surtout changer la manière de les construire. Parce qu’avant, c’était des maisons qu’on bricolait pour en faire des mosquées, il n’y avait pas minarets, il n’y avait rien du tout ! Mais à présent, nous avons essayé de changer de style pour faire de nouvelles infrastructures. Notre deuxième défi, c’est faire l’effort pour convertir le plus grand nombre de personnes à l’islam. Comme vous le savez, la religion musulmane est la dernière à s’être implantée, et Dieu a fait se succéder les Prophètes à travers les époques pour porter ce message. De la même manière, nous devons porter au gens la parole de l’islam en tant que religion qui doit nous mener dans la dernière ligne droite vers le Paradis. Ceci est notre deuxième défi, et nous avons aux alentours de 200 à 300 convertis par an, sans compter ceux des petits villages reculés, où il est pratiquement impossible de faire un recensement. Notre troisième défi est un défi social. Nous sommes une grande communauté, et il nous incombe de faire un effort pour que le social puisse s’améliorer au sein de nos populations, et cela passe par la Zakât (aumône légale, ndlr), afin que les plus démunis profitent de ce dont nous sommes détenteurs, mais qui au final appartient à Dieu.  Cela émane, comme vous le savez, d’un enseignement du Prophète, qui nous a invité à changer la situation sociale de ceux qui n’avaient rien. Cet effort est réel aujourd’hui, car si nous avions l’habitude de collecter aux alentours de 5 000 dollars pour les pauvres il y a 10 ans, aujourd’hui nous dépassons les 20 000 voire les 30 000 dollars, ce qui traduit une nette amélioration.

Katanga 

Malgré ces actions, l’islam continue à faire peur en RDC. Comment pensez-vous qu’on puisse parvenir à rassurer les congolais sur la question islamique ?

Comme vous le savez, notre culture à nous, congolais, n’est pas une culture de la peur ni une culture de la violence. Nous donnons beaucoup d’importance aux relations que nous entretenons avec l’ensemble de nos chefs religieux. Par exemple, dans toutes les cérémonies des autres confessions religieuses, on me retrouve, j’y participe. Cela démontre que nous sommes un peuple capable d’être en bons termes avec tout le monde, et nos actions prouvent que nous sommes loin de toute idée extrémiste, et ce sont là les recommandations de notre imam, le représentant légal Shaykh Ali Mwyini (chef de la communauté islamique en RDCongo, ndlr). C’est sur ses instructions et sur ses injonctions que nous œuvrons de la sorte, notamment à travers la participation à des événements, sans hésiter à monter au créneau pour condamner tel ou tel acte lorsque cela est nécessaire. En République Démocratique du Congo, lorsqu’il s’agit de la paix, vous nous trouverez en première position, lorsqu’il est question de défendre et promouvoir la paix et le dialogue, c’est nous que vous trouverez toujours en pôle position.

L’ancienne province du Katanga est souvent sujette aux épidémies, comme le choléra, et plus récemment la rougeole, la communauté islamique participe-t-elle à un travail de prévention sanitaire sur le terrain ?

Oui, et généralement on nous consulte sur ces questions-là ! A ce sujet, l’islam avait déjà alerté sur ce type d’épidémies dès l’avènement du Prophète Muhammed, que la paix de Dieu soit sur lui, comme le démontre notre minutie sur la qualité de l’eau nécessaire à nos pratiques. Aujourd’hui, nous nous servons de tout cela pour faire de la prédication face à des gens qui pensaient que nous nous adonnions au mysticisme à travers notre utilisation de l’eau. Mais au-delà de l’aspect spirituel, nous participons à la prévention contre les épidémies en alliant nos connaissances religieuses à nos connaissances technologiques, principalement en ce qui concerne le domaine du traitement des eaux.

Vous avez eu à travailler avec Moïse Katumbi lorsqu’il était gouverneur du Katanga. Il a invité la semaine dernière tous les congolais, toutes confessions confondues, à observer deux minutes de prière pour le Congo, tous les jours à midi pendant 3 mois. Que pensez-vous de cette initiative ?

(Rires) En toute humilité et en toute franchise… parce que la vérité, il faut la dire même contre soi-même… Je crois que cette initiative ne peut pas engager la communauté islamique que moi je dirige. Cela parce qu’en ce moment, ce n’est pas une personnalité politique mandatée par l’Etat congolais pour que moi j’en fasse une obligation à tous les musulmans. Si l’initiative était venue de la Présidence de la République, du Parlement congolais ou du gouvernement congolais, moi je l’aurais appliquée. En dehors de cela, je ne peux pas suivre cette démarche, sinon cela m’obligerait à entrer dans un jeu politique où je me dois d’être neutre. A ce sujet, sachez que la communauté musulmane à travers toute la République Démocratique du Congo se doit de toujours se soumettre à la loi du pays ainsi qu’aux autorités du pays.

Selon vous, est-ce un bon choix de Moïse Katumbi que d’en appeler à la spiritualité pour fédérer les congolais ?

Ici on parle bien d’un mot d’ordre donné à l’ensemble de la population. En tant qu’autorité religieuse, je ne peux pas répercuter cela ni le relayer parce que cet ordre n’émane pas d’une autorité établie. Comprenez-moi mais c’est le Coran qui me le dit, c’est la Sunnah (tradition prophétique, ndlr) qui me le dit, et ce sont aussi les lois du pays qui me dirige. Avec tout le respect que je lui dois, parce qu’on a collaboré ensemble, on a travaillé ensemble, mais je ne peux pas aller à l’encontre de ce que ma religion m’enseigne, ni à l’encontre de ce à quoi mon statut de chef de l’entité islamique du Katanga m’oblige.

Alors que le pays s’agite tous les jours un peu plus sur le sujet du calendrier électoral, quel est votre message à la population congolaise ?

J’aimerais inviter les politiciens, mais aussi les religieux et la population, à veiller à ce que tous les actes que nous accomplissons ne viennent jamais entamer la paix. Si nous voulons dire ou faire quelque chose, entreprendre une action, posons nous d’abord la question de savoir si cet acte ou cette parole ne contribuera pas à embraser la société. Nous ne devons pas nous faire les responsables de quoique ce soit qui puisse perturber l’ordre public, entraver la paix et la quiétude, notamment celle des croyants. En tant qu’homme neutre face à tout cela, je sais bien que certains ont l’obligation de faire de la politique, mais ils doivent choisir les actes à poser afin que ceux-ci ne perturbent pas la paix dans la société. En dehors de cela, j’invite tout le monde à prier pour le pays afin que ce soit l’intérêt de tous les congolais qui soit pris en considération.

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Propos recueillis par Hakim Maludi.