ITW – Maître Yassini : « Les églises de réveil ont une responsabilité dans l’abandon des enfants ».

Maître Yassini Selemani, avocat à la cour d'appel
Maître Yassini, avocat à la cour d’appel de Kinshasa

Souffrant de nombreux maux, le fonctionnement de l’appareil judiciaire en République Démocratique du Congo est régulièrement au centre des critiques. Avocat à la cour d’appel de Kinshasa, Maître Yassini fait partie de ceux qui veulent apporter un souffle nouveau à cette institution. Entretien.

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Maître Yassini, quel est le parcours qui vous a mené jusqu’à la cour d’appel de Kinshasa ?

Je suis avocat auprès la Cour d’Appel de Kinshasa depuis presque 10 ans maintenant. Je suis Licencié en droit à l’Université de Lubumbashi, et je suis spécialiste en matière de droit de l’enfant en conflit avec la loi, un sujet sur lequel je travaille actuellement dans le Pôle de notre Barreau en collaboration avec association des Avocats sans frontière.

Vous vous êtes notamment rendu célèbre l’année dernière pour votre combat contre le phénomène des « tracasseries policières » à Kinshasa, est-ce un terrain sur lequel il faut désormais vous attendre ?

Me rendre célèbre, c’est un peu fort, mais disons que j’ai eu à défendre quelques cas isolés, surtout des enfants mineurs en conflit avec la loi pour conduite abusive de motos sur la voie publique.

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« Rares sont les magistrats qui font sérieusement leur travail ».

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Comment expliquez-vous la mauvaise réputation de la Justice en République Démocratique du Congo ?

Cela s’explique par le fait que les verdicts ne sont pas rendus à temps utile. J’ai l’exemple d’un dossier pris en délibéré à la Cour Suprême de Justice depuis maintenant plus de deux ans, or en matière pénale le prononcé, selon la loi c’est pas plus de 10 jours. Le magistrat fait quoi ou attend qui pour se prononcer ??? On peut en déduire à ce que les gens disent. Nous déplorons sérieusement notre justice. Rares sont les magistrats qui font sérieusement leur travail, ils se comptent vraiment sur le bout des doigts. Le système juridique de notre pays est encore à améliorer, il faut un effort possible des dirigeants, verrouiller le mécanisme, multiplier les formations des magistrats et faire le suivi, augmenter les salaires de magistrats.

A Kinshasa, où les gangs des kulunas sévissent, la population réclame notamment des peines plus lourdes contre les auteurs de crimes et délits. Travaillez-vous en ce sens ?

Les kulunas oui, ils sont là, sont revenus. Ça aussi ça demande une efficacité gigantesque de la justice. J’espère voter une loi qui peut durcir un peu le taux de la peine, ça peut aider ces kulunas à se tranquilliser.

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« Les églises de réveil ont une responsabilité dans l’abandon des enfants ».

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Les premières victimes de cette insécurité urbaine sont les enfants. Comment la Justice peut-elle les protéger et les défendre ?

Ces enfants développent une promiscuité considérable. La plupart du temps, ils se droguent à tel point qu’ils n’ont plus aucune crainte de voler, injurier, frapper, violer…  Sous ces aspects, une fois accusé ou attrapé en flagrance, vus les tatouages qu’ils se font, il jouissent de la présomption irréfragable de culpabilité, ajouté à cela l’absence d’une famille pouvant faire le suivi, ils sont très souvent condamnés. Ils sont victimes de leur comportement.

(Photo: http://reejer.org/)
(Photo: http://reejer.org/)

Mais la plupart de ces enfants ont été mis à la rue par leurs propres parents, ces derniers n’ont donc aucune chance d’être poursuivis ?

Oui, la loi ne pas muette face à cette question, mais tombée en désuétude, elle n’est pas suivie avec rigueur. Il y a abandon des familles assimilé à l’incitation à la débauche, la dépravation des mœurs… Mais parlons-en un peu, cette responsabilité n’est pas seulement à incomber aux parents, les églises de réveil jouent un rôle capital sinon primordial. Elles prophétisent l’ensorcellement des enfants, ce qui pousse les parents à mettre ces enfants hors toit, car les pasteurs ici sont vus comme des dieux, les gens disent « Amen » à tout ce qu’ils ordonnent. C’est comme ça qu’il y a beaucoup d’enfants dehors, surtout pour les parents divorcés qui se remarient avec d’autres conjoints. Alors, il faut poursuivre aussi ces pasteurs, ce qui n’en est pas le cas en l’espèce.

Revenons-en à vous Maître. Vous êtes donc un musulman qui n’hésitez pas à extérioriser vos convictions. En quoi votre foi vous est-elle bénéfique dans votre métier ?

Je suis très fier d’être musulman et je ne cesse de remercier Allah de m’avoir facilité en m’entourant d’une famille musulmane. Vous savez, notre métier est un métier à risques. Je ne saurais vous raconter tout ce que nous vivons,… nous sommes directement ou indirectement adversaires de nos clients, de nos confrères. Nous sommes donc obligés de choisir une seule voie, ou celle de Dieu ou celle de l’occulte. Alors l’islam, la religion me protège. J’estime que personne n’osera me faire de mal aussi longtemps que je demeure, du moins, c’est ma prière de chaque jour. L’islam m’apprend à être endurant, patient et Allah n’abandonne jamais son serviteur parce qu’Il a dit qu’à chaque difficulté, succède toujours une facilité. Sous cette conviction, j’attends ce que Dieu a prévu pour moi, et Il a toujours exaucé ma prière, c’est l’essentiel pour moi. AlhamdouLLillahi.

Pour terminer, quel conseil pourriez-vous donner aux jeunes étudiants en Droit de la RD Congo ?

Je les exhorte à suivre ce qu’on enseigne et à le pratiquer quand ils seront sur le marché, surtout comme avocats et magistrats. Les enseignements sont de qualité mais, on nous enseigne ce qui doit se faire mais pas ce qui se fait. Pire encore, il faut ajouter que dans notre pays, la politique est au dessus de la justice, comprenez… Le personnel judiciaire risque aussi son métier en n’obtempérant pas aux injonctions de la hiérarchie. Les jugements civils contre les entreprises publiques ou para-étatiques ne sont pas facilement exécutés, il y a un Ministre qui intimide…

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Propos recueillis par Hakim Maludi.