RD Congo – Beni : Focus sur les ADF, ces « djihadistes » qui n’en sont pas.

Beni Nord-Kivu

Auteurs présumés des exactions et massacres commis sur le territoire de Beni depuis plus d’un an, les ADF (anciennement ADF-Nalu) sont communément désignés comme des combattants djihadistes, alors même qu’ils n’adoptent que très peu de codes du terrorisme islamiste. Explications.

 

Atrocités, massacres, tueries des populations civiles.

Ils se terrent dans l’océan vert du territoire de Beni à deux pas du parc national de Virunga. Ce n’est que pour semer la mort et l’horreur sur leur passage qu’ils sortent de la forêt, avec des atrocités et des tueries face auxquelles aucune réponse n’a jamais été trouvée, ni de la part du gouvernement congolais, ni de la part de la MONUSCO. Des paysans, des femmes, des enfants en bas-âge, des patients qu’on achève à la machette sur leur lit d’hôpital, les ADF (Allied Democratic Forces) ne reculent devant rien et semblent repousser un peu plus les limites de la terreur à chacun de leurs assauts. Mais dans quel but ?

Fondé au début des années 1990, les Allied Democratic Forces (ADF) sont des islamistes issus du groupe Jamaat Tabligh, qui ont basculé dans la lutte armée en 1995 avec pour ambition la destitution du président ougandais Yoweri Museveni. Associés aux combattants de la National Army for the Liberation of Uganda (NALU) pour mener à bien leur plan de renversement du pouvoir, qui remonte en fait aux premières années suivant le départ d’Idi Amin Dada, ils vont se lancer dans un cycle de terreur qui les mènera jusque dans le territoire de Beni, au Congo voisin. À leur tête jusqu’à son arrestation en 2015, Jamil Mukulu, un chrétien converti à l’islam, rêve de l’établissement d’un Etat islamique en Ouganda. Plusieurs camps d’entraînement apparaissent dans les montagnes du Ruwenzori, en République Démocratique du Congo, où les ADF-Nalu sont financés par le trafic illégal de minerais et reçoivent le soutien d’islamistes soudanais, puis d’éléments somaliens pas forcément liés aux combattants Shebaab.

Sévèrement affaiblis en 2014, et annoncés tout proche de l’éradication en République Démocratique du Congo, les ADF, séparés de la Nalu, ne sont plus estimés qu’à quelques centaines d’éléments cette année-là, pour la plupart des révolutionnaires ougandais, de simples villageois recrutés contre une centaine de dollars, mais aussi d’anciens officiers ougandais, rwandais… et congolais. Comportant encore quelques combattants musulmans radicalisés, les ADF sont inscrits depuis 2001 sur la liste des groupes terroristes (Terrorist Exclusion List) des Etats-Unis. Initialement constitués comme un groupe d’opposition armée au président ougandais, Yoweri Museveni, les ADF apparaissent aujourd’hui comme sans stratégie, sans objectif précis, avec la particularité de n’avoir jamais formulé ni revendication, ni justification suite aux massacres de civils en République Démocratique du Congo.

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Les FARDC traquent les ADF sur le territoire de Beni
Les FARDC traquent les ADF sur le territoire de Beni

 

Des « djihadistes » sans revendications.

Contrairement aux organisations djihadistes qui pullulent aux quatre coins de la planète, de Boko Haram aux Shebaab somaliens, d’AQMI à l’Etat Islamique, etc… les ADF ne communiquent pas, sont absents d’Internet et de la djihadosphère, leurs leaders sont inconnus et se terrent dans un mutisme qui contraste avec l’appétit médiatique de leurs homologues à travers le monde. Des djihadistes qui ne demandent donc rien, ni l’établissement d’un état islamique au coeur des Grands Lacs, ni la fin de l’autoritarisme dans tel ou tel Etat, aucune revendication vis-à-vis de l’Occident non plus, rien de ce que l’on peut observer chez les combattants islamistes « mainstream ». Chaque massacre récemment attribué aux ADF n’a en réalité jamais été revendiqué par l’organisation incriminée, qui laisse le soin au gouvernement de la République Démocratique du Congo de communiquer en son nom, et cela depuis l’assassinat du colonel Mamadou Ndala, également attribué aux rebelles ougandais. Alors que les autorités congolaises établissaient des liens clairs entre les ADF et les Shebaab de Somalie, cette hypothèse a été exclue par le groupe expert sur le Congo des Nations Unies, qui n’a jamais pu prouver l’existence de telles relations, faisant ainsi des ADF un groupe reclus et totalement isolé de la scène djihadiste mondiale.

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Rhétorique islamiste et sacrifices humains.

« L’ADF a un caractère terroriste et un mode opératoire venu d’ailleurs », reconnaissait fin 2015 la MONUSCO, pour rappeler le caractère inédit de ce mouvement si difficile à cerner. Pourtant, là aussi, des différences notoires sont à signaler par rapport aux procédés habituellement employés par les tenants du djihadisme global. Pas de mises en scènes macabres, pas de kamikazes ni de voitures piégées, aucune vidéo d’horreur ou d’exécution d’otages postée sur Internet par les miliciens de l’ADF.

Sur l’une des rares vidéos de propagande du groupe terroriste, d’autres éléments viennent jeter le trouble sur les motivations et les ambitions réelles de ces hommes. Dans un mélange de croyances animistes et de rhétorique maladroitement empruntée au djihadisme, on y aperçoit l’un des combattants galvaniser son petit groupe d’hommes par des propos mystiques et décousus :

« En marchant, vous devez penser à Allâh, vous devez faire la prière de la gâchette. Vous connaissez cette prière ? Récitez-la, enjoint le supérieur à des hommes visiblement drogués. Après avoir fait cette prière, rien ne peut vous arriver parce qu’Allâh veille sur vous, vous devez avoir la foi. Quand vous devez tuer, pensez que ce n’est pas vous qui tuez, mais c’est Allâh. »

Capture d'une vidéo de propagande des ADF
Capture d’une vidéo de propagande des ADF

Contrairement aux islamistes « mainstream », qui se contentent de réinterpréter les textes saints au gré de leur soif de terreur, les ADF préfèrent ainsi inventer des rites totalement inconnus en islam, comme cette « prière de la gâchette » imaginée par un groupe aux connaissances religieuses visiblement limitées. Pour preuve, des témoignages expliquent les massacres systématiques de civils par des sortes de rituels sacrificiels, également répandus chez les FDLR (Forces Démocratiques de Libération du Rwanda), qui voudraient que le combattant récupère la force de la victime à laquelle il ôte la vie; une force plus ou moins croissante en fonction de l’innocence, et donc de la jeunesse, de la personne tuée. Totalement bannis en islam et en contradiction avec le dogme même des musulmans, ce genre de sacrifices humains viendrait lui aussi jeter le discrédit sur la prétendue identité islamiste de l’ADF.

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Les casques bleus de la Mission de l'ONU pour la stabilisation en RDC travaillent conjointement avec les FARDC
Les casques bleus de la Mission de l’ONU pour la stabilisation en RDC travaillent conjointement avec les FARDC

 

Des complicités congolaises ?

L’autre grande question est de savoir comment un groupe d’une centaine d’hommes, annoncé comme fortement amoindri il y a quelques mois encore, a pu causer la mort de plus de 600 civils depuis octobre 2014 sans être stoppé ? Une question qui dérange en RDC, et qui en soulève naturellement une autre : celle de l’identité réelle de ces tueurs.

Alors que les autorités affirment que les terroristes se mêlent à la population civile pour brouiller les pistes, des témoins rétorquent qu’en plus des agissements des ADF, des habitants du territoire de Beni profiteraient bel et bien du chaos instauré par les groupes armés pour régler leurs comptes (conflits liés à des terres, conflits coutumiers, etc…) à coups de machette. De la même manière, lorsqu’il est question des uniformes de l’armée congolaise prétendument dérobés par les ADF qui les porteraient pour semer la confusion, des témoignages au sein de la population affirment que certains officiers de l’armée maintiendraient volontairement cette situation de désordre pour des motifs politiques.

« Ce que nous avons constaté sur le terrain, c’est qu’il est possible que certains profitent de la situation pour régler leurs propres comptes, a ainsi expliqué Jason Stearns (Directeur du Groupe d’Étude sur le Congo à l’Université de New York) sur les ondes de Radio Okapi. Il y aurait les massacres perpétrés par les ADF d’un côté, et les gens qui régleraient leurs comptes par d’autres massacres, et blâmeraient les ADF. C’est certainement une possibilité très plausible, et nous avons trouvé des preuves par rapport à cela, et c’est une piste à suivre (…) Nous publierons notre rapport sur cette situation le mois prochain. »

Réfutant l’idée d’une complicité des FARDC, Jason Stearns reconnaît que les forces congolaises ont tout mis en oeuvre, au péril de la vie de centaines de soldats, pour contrer les ADF au début de l’année 2014. Il remarque cependant un changement d’attitude de l’armée congolaise et une sorte de démobilisation après les décès successifs du Général Mamadou Ndala et du Général Lucien Bahuma, véritables héros de la guerre du Kivu.

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Étrangement insaisissables, les ADF, s’ils sont bien des terroristes, semblent très loin d’être les djihadistes dépeints depuis plusieurs mois par les autorités congolaises et par certaines organisations internationales. Alors qu’ils auraient pu chercher à attirer l’attention de la communauté internationale en prêtant allégeance à l’Etat Islamique ou aux Shebaab, rien n’en a été, et selon toute vraisemblance, rien n’en sera. Cette absence de revendication tranche avec leur détermination et leur soif de terreur malheureusement observée sur le terrain, et elle n’en a pas fini d’alimenter les fantasmes les plus fous dans un contexte congolais plus que jamais propice à la rumeur et à la suspicion.

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