[ITW] RD Congo – Shaykh Assumani Kasongo : « Les musulmans doivent avoir un rôle politique ».

Shaykh Kasongo Assumani

Le chef de l’entité islamique du Sud-Kivu, Shaykh Assumani Kasongo, s’est longuement livré, lors d’un entretien qu’il nous a consacré, sur la situation des musulmans en République Démocratique du Congo.

Le monde associatif, les problèmes d’organisation, l’absence de financements, le manque d’investissement politique, l’imam a déploré les nombreux retards que les musulmans accusaient dans la vie sociale, politique et économique du Congo. A ses yeux, c’est une réelle révolution des mentalités qui doit s’opérer au sein de la communauté pour que celle-ci ait enfin du poids dans la société congolaise. Entretien.

Le financement des associations islamiques (écoles, construction de mosquées, matériel, etc…) semble être un réel problème en RDC, comment l’expliquez-vous ?

Shaykh Assumani Kasongo : La plupart des associations islamiques dans notre pays ne sont pas vraiment organisées. Vous en trouverez par exemple qui n’existent que par le nom, donc pour moi, il n’y a pas maîtrise de ce qu’on entend par mouvement islamique. Nous semblons nous inspirer des organisations occidentales alors que dans les associations islamiques doivent être bâties sur un autre modèle. Il faut créer des contacts avec des personnes, qui doivent vous découvrir et vous faire confiance, alors que dans les organisations de type occidental, des contacts documentaires suffisent. Personnellement, quand je suis arrivé à la tête de la communauté islamique du Sud-Kivu, j’étais un jeune enthousiaste, j’ai cherché des contacts d’associations islamiques au point d’envoyer au moins 274 lettres dans le monde. Je n’ai reçu de réponse qu’à deux de mes lettres, dont une venant d’une université du Canada, ainsi qu’une association charitable du Koweït. Par la suite, j’ai découvert qu’il faut nécessairement aller à la rencontre des gens pour obtenir ce qu’on voulait, et que dans les mouvements islamiques, on compte sur les personnes, pas sur les documents. En plus de cela, il y a aussi l’aspect de la piété. Les associations qui ont des moyens, ce sont des moyens provenant de bienfaiteurs contribuables, qui donnent en faveur des démunis. Si on prend ces biens à d’autres fins, on doit s’attendre à ce que cela n’apportera aucun résultat. Dans nos associations, il faut donc qu’il y ait une organisation réelle : Des documents juridiques et des statuts qui prouvent que votre association existent, mais il faut aussi avoir une structure, avec une adresse et un bureau, ce qui n’est pas le cas avec un grand nombre de nos associations. Aussi, pour gérer les biens, les dons provenant de bienfaiteurs , il faut avoir un certain esprit de peur et de crainte d’Allâh.

sudkivu

Les organisations religieuses, même lorsqu’elles sont tournées vers l’humanitaire, ne sont donc jamais soutenues par l’Etat ?

Shaykh Assumani Kasongo : Non, même les organisations islamiques tournées vers l’humanitaire et la paix ne trouvent pas le soutien de l’Etat. Déjà, cet Etat n’est pas laïc dans le vrai sens du terme, il est dirigé à 99% par des chrétiens. Il n’y a personne au sommet de l’Etat, au niveau de l’islam, qui puisse informer les organisations islamiques sur les rouages administratifs à actionner, comme cela est fait pour les chrétiens. La conséquence, c’est qu’on est toujours en marge, et l’Etat cherche seulement à satisfaire le public d’obédience chrétienne. Par exemple à Bukavu, une église à été construite au bénéfice de la communauté chrétienne en vue des enjeux électoraux. Donc sur cette question, c’est vraiment difficile au pays qu’on puisse avoir des financements publics. Déjà il aurait fallu que nos associations soient mieux organisées pour que les politiques cherchent à nous courir après notamment en vue des élections. Si on pouvait avoir des organisations sérieuses en mesure de présenter un projet, par exemple au ministère du Plan, et de pouvoir travailler ensemble, mais cela n’est malheureusement pas le cas. Pour le moment, les politiques ont seulement besoin de personnes susceptibles d’être derrière eux pendant les élections.

Ce manque de moyens, récurrent dans la communauté musulmane, peut-il aussi être imputé à un manque de solidarité entre musulmans ?

Shaykh Assumani Kasongo :  Oui, car il y a de la jalousie, de l’envie, et ça nous l’avons remarqué par exemple chez nous à Bukavu, lorsque nous avons négocié un projet avec la banque islamique de développement. Au début de ces négociations, nous étions seuls, puis par la suite, tout le monde a voulu prendre part à ce projet, jusqu’au niveau national, quand le comité directeur a voulu reprendre les négociations à son compte. La conséquence est qu’on a piétiné ce projet. On était en train de construire, d’autres s’en sont mêlé pour reconstruire par dessus. Et cet esprit là est spécifique aux congolais. Un congolais ne veut le bien que pour lui, en général, il aime que tout lui revienne à lui, au détriment des autres. Souvenez-vous quand le Président a donné des jeeps aux Léopards, les gens étaient mécontents car il ne s’agissait pas d’eux, ni de leurs fils. C’est ce qui caractérise les congolais, et ces maux là contaminent parfois aussi les musulmans congolais, et cela cause des blocages dans nos projet. Quand par exemple un Shaykh mène un projet, vous entendrez toujours des gens l’accuser d’être un escroc, un égaré, afin de pousser les gens à ne pas le suivre et les éloigner de lui. Il y a donc un grand manque de solidarité et un manque d’observance des principes islamiques.

Bukavu RDC
Bukavu (Sud-Kivu)

Alors que les groupes évangélistes sont sponsorisés par des puissances étrangères, ou de riches pasteurs congolais, pourquoi tant de mal, chez les musulmans, à rattraper ce retard ?

Shaykh Assumani Kasongo : Vous savez, la situation qui frappe négativement l’islam depuis le 11 septembre 2001, toutes les organisations occidentales, et même les Etats, se sont organisés pour bloquer les financements des activités des associations islamiques, même dans les pays arabes. Tout cela car on les soupçonne de soutenir les djihadistes. Ceci constitue aussi un frein pour les associations islamiques congolaises, et il est difficile de se rattraper aujourd’hui car l’environnement n’est pas favorable. Nos associations devraient essayer de voir sur le plan local pour obtenir des dons de la part de membres, d’adhérents et de bienfaiteurs. Aujourd’hui, beaucoup d’imams de nos mosquées n’ont quasiment rien. Mettre en place ce type de financement, lancer une campagne de dons demande beaucoup de tact afin de faire en sorte que les musulmans adhèrent à cette idée là. C’est difficile aujourd’hui d’avoir des fonds je pense, mais il faut sensibiliser les musulmans sur les cotisations, sensibiliser des bienfaiteurs sur le financement d’écoles, etc… c’est sur ce type de démarche qu’on doit davantage se concentrer.

Il semble y avoir peu de musulmans aujourd’hui qui investissent, gravissent les échelons dans le monde des affaires. Pourquoi ?

Shaykh Assumani Kasongo : Les musulmans sont peu nombreux dans les affaires, et cela depuis longtemps. Mais les affaires dans notre pays fonctionnent à partir de soutiens politiques. Ici, nos hommes d’affaires bénéficient souvent de soutiens politiques, pour payer moins de taxes, etc… et les musulmans n’ont malheureusement pas ce type de contacts au sein du monde politique. Pour les autres, vu qu’ils sont majoritaires au Parlement, au gouvernement et autres institutions, le problème ne se pose pas. Selon moi, les musulmans devraient donc chercher à s’impliquer davantage dans la politique. Nous regrettions déjà le fait que le jour de l’Aïd ne soit pas reconnu en RDC, pour régler ce type de problèmes, les musulmans doivent aussi entrer en politique et jouer leur jeu, sans attendre que les autres ne le fassent à leur place. La réalité c’est que dans ce pays, on peut se décourager uniquement à cause des taxes. Chez moi à Bukavu, il y a un imam qui a ouvert un restaurant, il s’est aussitôt vu imposer d’énormes taxes de toutes sortes, des charges, jusqu’à ce que le manque de solutions le pousse finalement à fermer son restaurant. Du fait qu’il n’avait aucun soutien politique, il a dû fermer. Les élections arrivent, les musulmans doivent tout faire pour avoir des hommes politiques qui puissent défendre certains principes islamiques. Le pays nous appartient tous, et nous devons défendre le fait que le Congo est un pays laïc, qui ne doit avantager personne au détriment d’autres.

Face à la situation actuelle, est-ce qu’on peut dire aujourd’hui que les musulmans représentent la communauté religieuse la plus pauvre de la RDC ?

Shaykh Assumani Kasongo : Les musulmans sont les plus pauvres en RDC, ça c’est vrai oui. Parce que nous sommes minoritaires, et c’est tout à fait normal qu’on ait peu d’hommes d’affaires et des moyens minimes. A nous de voir quoi faire comme efforts pour dépasser cette situation, sinon rien n’évoluera jamais. Nous devons vivre la réalité de cette situation regrettable, mais je confirme que notre communauté est la plus pauvre en RDC.

Qu’est-ce qu’un chef d’entité islamique provinciale comme vous peut faire pour résoudre ces problèmes financiers et matériels au sein de la communauté ?

Shaykh Assumani Kasongo : Il faut que nous puissions observer les principes islamiques en la matière et combattre l’envie et la jalousie. Nous devons aimer et encourager le fait de voir un musulman réussir, l’aider et le soutenir. Ensuite, nous devons nous imprégner sérieusement d’un mouvement islamique basé sur la personne et non pas uniquement sur les institutions et les documents. Il faut des projets bien construits, les défendre correctement auprès des organisations islamiques étrangères qui sont en mesure d’apporter un financement.

Ensuite, je pense que les musulmans doivent jouer rôle politique, ils doivent cesser d’être à la traîne à ce niveau. J’invite les frères musulmans dans tout le pays à voir comment ils peuvent faire pour s’impliquer en politique, car pour faire marcher nos affaires religieuses, nous devons participer à la vie politique du pays, c’est un point capital.

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propos recueillis par Hakim Maludi.