[ITW] – Beni : Le chef de l’entité islamique du Sud-Kivu dénonce le silence du pouvoir.

Kasongo Assumani

C’est un Shaykh Assumani Kasongo révolté par la situation à Beni qui a accepté de se livrer à Dunia Kongo Media. Choqué par les massacres au Nord-Kivu, le chef de l’entité islamique du Sud-Kivu dénonce le silence des autorités et l’obsession du pouvoir chez tous les acteurs politiques congolais. Entretien.

Marquée par les atrocités à Beni, l’actualité congolaise s’est brutalement agitée ces dernières semaines. Quelle est votre réaction ?

Shaykh Assumani Kasongo : Une réaction d’une profonde tristesse et de colère contre ces inhumains qui commettent des actes de barbarie au Nord-Kivu, et plus précisément à Beni, qu’ils soient congolais ou étrangers. Et en tant qu’hommes de Dieu, nous demandons que la malédiction du Tout-Puissant descende sur ces bandits, qu’ils soient poursuivis et condamnés, ça sera justice.

Votre proximité avec le Nord-Kivu vous rend-elle encore plus concerné par les événements ?

Shaykh Assumani Kasongo : Tout congolais doit être interpellé. Ce n’est pas seulement nous qui sommes voisins ou proches du Nord-Kivu, mais le Nord-Kivu en général et Beni en particulier font partie intégrante de la RDC. Si nous sommes vraiment congolais, nous devons tous nous sentir concernés par ces massacres de nos frères et sœurs. Ça me rappelle qu’en 2000, invité à Kinshasa avec d’autres membres de la société civile du Sud Kivu dans le cadre d’une consultation nationale convoquée par le feu-président Mzee Kabila, un professeur m’a reproché d’évoquer la guerre à l’Est avec trop de passion. J’en ai été ému aux larmes, si un professeur adoptait ce raisonnement, que pouvait-il en être des gens de la rue ? C’est ainsi que j’ai malheureusement parfois constaté qu’il y avait une carence d’amour patriotique chez certains congolais.

C’est à dire ?

Shaykh Assumani Kasongo : Pour eux, le problème doit frapper à leurs portes pour être vraiment considéré. Nous devons tout faire pour arriver à ce que le problème d’un congolais, où qu’il se trouve, soit ressenti comme le problème de tous les congolais.

Vous êtes donc de ceux qui jugent que notre classe politique est aux abonnées absents face à la situation à Beni ?

Shaykh Assumani Kasongo : Pour les hommes du pouvoir, eux ne voient que la manière dont ils peuvent se maintenir au pouvoir. Quant à ceux de l’opposition, ils cherchent à tout prix à obtenir ce pouvoir. Je pense qu’il est grand temps de retourner à l’école de l’éducation civique, et se rappeler que ce qui compte avant tout, c’est la population. On ne peut pas obtenir le pouvoir, asseoir son pouvoir sur un peuple déjà massacré. 

Si les congolais ne font pas attention à ce qu’il se passe aujourd’hui au Nord-Kivu, à coup sûr, nous le regretterons un jour. Il est inconcevable, face à cette situation, de voir les gens ne se préoccuper que de leurs intérêts, ne s’intéresser qu’au pouvoir, sans pour autant s’enquérir du malheur d’un peuple qu’ils prétendent tous diriger.

« Je me demande souvent quel est le péché du peuple congolais ? »

Shaykh Kasongo Assumani

Pourtant, sur le terrain, la MONUSCO et les FARDC ont lancé une opération conjointe, Usalama, qui semble porter ses fruits ?

Shaykh Assumani Kasongo : Ceux qui sont venus avec un mandat de l’ONU, soit disant pour protéger les vies civiles, ce qui nous étonne, c’est qu’au final, eux ou le pouvoir, c’est la même chose. On a été surpris de voir, à un moment donné des déploiements de chars de combat, des centaines de militaires au Katanga, là où il ne se passe rien, uniquement pour protéger leur pouvoir. Pourquoi ne pas avoir cherché à faire cela dans le Nord-Kivu, et plus précisément à Beni, pour mettre fin au deuil dans lequel est plongé le pays aujourd’hui ?

Dans le Sud-Kivu, vous êtes vous aussi concernés par les activités des groupes armés. Ces milices qui agissent dans tout le Kivu sont-elles aujourd’hui toutes clairement identifiées ?

Shaykh Assumani Kasongo : Nous savons que les groupes armés sont divisés en deux. Il y a les bandits congolais, qui volent, pillent et violentent la population gratuitement. Ils se donnent des étiquettes comme Maï-Maï, les raïa (mutomboki, ndlr), etc…et pillent la population. Ces groupes sont identifiés et on sait parfaitement où ils se trouvent. La deuxième catégorie, ce sont les groupes armés étrangers. Eux, ils ont échoué dans leurs rébellions dans leurs pays, puis ils se sont réfugiés dans les forêts congolaises, infligeant la désolation à notre peuple, et eux aussi sont bien identifiés, FDLR, ADF et consorts. Ils sont là, dans nos forêts, dans nos villages, et ils font la loi, tuent et massacrent les congolais, sous les yeux de ceux qui disent détenir le pouvoir, comme de ceux qui recherchent le pouvoir, mais sous les yeux aussi de cette force onusienne qui est venue ici avec le souci de perpétuer son mandat, et dans tout ça c’est la population qui est victime et ne sait à quel sein se vouer.

Groupes Rebelles RDC

Il n’y a donc rien qui puisse aujourd’hui pousser à un peu plus d’optimisme pour l’avenir ?

Shaykh Assumani Kasongo : Je me demande souvent quel est le péché du peuple congolais ? Notre peuple est persécuté à l’étranger, on a vu le cas au Congo voisin quand ils ont chassé nos congolais comme des animaux. On a vu aussi en Angola comme on tue les congolais, expulsés comme des animaux. Mais ceux qui aiment parler des Droits de l’Homme, les organisations à l’étranger, personne n’a rien dit, peut-être parce qu’il s’agissait de congolais. Nous, on se pose vraiment la question de savoir quel est le péché du peuple congolais ?

Si aujourd’hui, on inversait la situation, et que toutes les victimes de Beni se mettaient à se faire justice elles-mêmes contre leurs agresseurs, vous entendriez le monde entier crier au génocide au Congo : « Les congolais tuent des rwandais, les congolais tuent des ougandais, c’est un génocide ! » crieraient-ils tous ! Mais quand nous on nous tue, dans notre propre pays, personne ne dit rien. Mais peut-être qu’un jour les congolais découvriront qu’il y a une sorte de coup monté contre le Congo.

Lorsqu’on discute avec les habitants de Beni, la principale critique émise est celle de l’incapacité de l’Etat à protéger et à sécuriser les populations.

Shaykh Assumani Kasongo : Pour moi, c’est inconcevable avec une armée et une police comme la nôtre que nous soyons incapables de protéger la population. Quand il s’agit de protéger le pouvoir, on voit des chars de combat se déployer, et on se demande pourquoi ne pas orienter ces forces militaires et policières vers un endroit où il y a une centaine de rebelles ougandais et rwandais qui massacrent la population afin d’en finir avec ces agissements. Mais rien… C’est le silence des autorités, et même les partis politiques de l’opposition, on les entend s’insurger contre un éventuel troisième mandat, on les entend sur le dialogue, mais sur Beni… 

Concernant le pouvoir, on a l’impression que cette situation leur permet de détourner l’attention de la population et de leur faire oublier un peu les élections. Pour les opposants, la situation de Beni est peut-être, et c’est triste à dire, une argumentation de plus pour faire tomber le pouvoir, car certains n’avaient aucun argument politique, et ils se serviront de la situation à Beni pour demander le départ du pouvoir.

Ces partis d’opposition ont pourtant organisé une marche, le 26 mai dernier, intégrant Beni dans leurs revendications.

Shaykh Assumani Kasongo : Ils ont organisé une marche, ils y ont surtout crié contre le troisième mandat, mais pendant ce temps, quelles propositions pour Beni ? Je dis cela car un parti politique est une institution civique, et pour être un contre-pouvoir productif, ils doivent aussi éduquer efficacement leur base, mais au lieu d’éduquer la base, ils ne parlent que du dialogue et du troisième mandat. Agir concrètement, ça se fait au Parlement, au Sénat, pour que des mesures soient prises, un état d’urgence soit décrété, mais ils ne font rien, car ils ne voient que le pouvoir, n’ont de craintes que pour le pouvoir. Mais un jour, le peuple sanctionnera, inchaAllah.

Dernièrement, un rapport de l’ONU mettait en cause un général congolais dans le recrutement, le financement et l’armement d’éléments ADF. Ce genre d’information vous surprend-elle ?

Shaykh Assumani Kasongo : Les accusations contre certains congolais, plus particulièrement des militaires, qui collaborent avec l’ennemi, ça ne me surprend pas, car au Congo, il n’y a pas de sanctions. Quand quelqu’un fait des écarts, chez nous, on le félicite au lieu de le sanctionner, on l’augmente en grade. Ils ont vu le résultat du RCD, du M23, au lieu d’être sanctionnés, ils ont eu des postes importants, ils ont eu des grades, donc ils se disent « pourquoi pas nous ? », et ça ne me surprend en rien.

« Prier pour nos frères et soeurs qui souffrent ».

Shaykh Assumani Kasongo

L’entité islamique du Sud-Kivu a-t-elle entrepris un travail spécifique, sur le terrain, adapté aux défis sécuritaires dans la région ?

Shaykh Assumani Kasongo : Avec nos amis des autres confessions religieuses, l’entité islamique du Sud-Kivu, nous sensibilisons nos fidèles contre les forces du mal et mettons en garde contre toute collaboration contre personne ou groupe de personne qui pourrait nuire à notre pays. Nous sensibilisons pour que nos enfants et nos fidèles ne tombent pas dans ce piège-là.

Ensuite, à côté de cela, je ne cesse de demander à mes imams d’intensifier leurs prières pour la nation congolaise et plus particulièrement aujourd’hui pour nos frères et sœurs de Beni, jusqu’à ce que nous retrouvions la paix, comme par le passé. J’incite mes imams à prier constamment pour nos frères et sœurs qui souffrent.

Propos recueillis par Hakim Maludi