[ITW] Shaykh Masudi Kadogo : « Dès qu’on agite la cause identitaire, ça peut embraser toute la région ».

Shaykh Masudi Kadogo, chef de l'entité islamique du Nord-Kivu
Shaykh Masudi Kadogo, chef de l’entité islamique du Nord-Kivu

Imputés aux ADF, les massacres de civils dans le territoire de Beni continuent à endeuiller le Congo malgré les opérations lancées par la MONUSCO et les FARDC.

Chef de l’entité islamique du Nord-Kivu, le Shaykh Masudi Kadogo s’est confié ce soir pour Dunia Kongo Media sur le moral des fidèles musulmans dans la province, mais aussi sur l’anxiété des kivutiens face à la résurgence des revendications identitaires.

Shaykh, vous êtes la plus haute autorité de l’islam dans la province du Nord-Kivu. Comment la communauté traverse-t-elle cette épreuve ?

Shaykh Masudi Kadogo : Il faut dire que le contexte est particulièrement tendu, parce qu’il y a ces massacres quotidiens à Beni, qui sont imputés aux ADF. Il faut savoir qu’il y a quelques semaines, ils ont massacré 17 personnes parmi lesquels il y avait 3 musulmans. Donc la situation n’est pas du tout heureuse pour les musulmans, comme pour le reste de la population, mais nous essayons de vivre avec. Nous avons demandé aux imams d’être présents et de conscientiser les fidèles. On échange beaucoup avec les autorités, on travaille ensemble sans relâche pour sensibiliser, et nous dénonçons bien évidemment la situation.

Aux tensions sécuritaires, s’ajoutent des tensions communautaires de plus en plus vives avec notamment des réflexes rwandophobes. Y voyez-vous un facteur sérieux de déstabilisation de la région ?

Shaykh Masudi Kadogo : Bien-sûr, et ça fait peur ! Si l’on touche à la corde identitaire, ça peut embrasser toute la région. Effectivement, avec les massacres à Beni, il y a des déplacements, des migrations de populations, principalement rwandophones, et plus précisément Hutus, vers le Grand-Nord, elles vont à Beni ou Butembo. Et généralement, lorsque ces gens se déplacent, étant donné que c’est un peuple agriculteur, ils se déplacent avec des houes et des machettes. Et quand on voit le mode opératoire des terroristes de Beni, qui tuent avec machettes, il y a des corrélations qui se font facilement, même si il n’est pas forcément fondé de formuler de telles accusations. D’ailleurs, ces mouvements sont désormais interdits, le gouverneur a décrété la semaine dernière l’interdiction des déplacements des populations d’origine inconnue, c’est le terme employé, vers ces zones-là. Tout ceci crée des tensions. Vous savez, depuis l’indépendance, depuis 1965 environ jusqu’à nos jours, dans le Nord-Kivu, chaque fois qu’on agite la cause identitaire, tout peut s’embraser.

Dans certaines localités de la province, des fidèles se sont plaints de la surveillance trop accrue et peu justifiée des services de renseignements sur les mosquées.

Shaykh Masudi Kadogo : Le problème, c’est qu’il y a de la surveillance car dans ce mouvement (ADF, ndlr) il y a des musulmans, comme des non-musulmans d’ailleurs. C’est un mouvement qui s’est fait connaître car il est à consonance islamique, avec soi disant beaucoup de musulmans, mais ça reste à vérifier, car je n’ai pas beaucoup d’informations là-dessus. C’est pour cela que les services de sécurité s’intéressent à certaines mosquées, et il y a aussi eu des disparitions, des personnes recrutées aux abords de nos mosquées, chose que nous avons décrié. Mais il n’y a pas de traque ciblée contre notre communauté de manière systématique. J’imagine qu’il y avait parfois certaines informations qui ont pu amener les services de sécurité à cibler certaines personnes en particulier.

La population de Beni n’a semble-t-il pas souhaité valider la thèse d’une sorte de conquête djihadiste qui opposerait les musulmans aux chrétiens. Aucun amalgame n’existe au sein de la population ?

Shaykh Masudi Kadogo : Le président de la république était allé à Beni et avait appelé la population à ne pas faire d’amalgame. Je dois dire que les autorités, en général, ont bien géré la situation à ce niveau là en évitant les amalgames et en invitant la population à ne pas mélanger le cas des ADF à l’ensemble des musulmans. En ce qui concerne la coexistence entre les communautés confessionnelles, les autorités ont fait ce qu’il fallait, et nous avons travaillé ensemble avec eux, mais aussi avec les chrétiens.

Le mois de Ramadan débute dans quelques jours, transmettrez-vous un mot d’ordre particulier à vos imams ?

Shaykh Masudi Kadogo : Comme vous le savez, le mois de Ramadan est un mois sacré, de communion et de partage. Compte tenu de la situation particulière, nous demanderons à nos imams du Nord-Kivu d’être vigilants. Non seulement, ils ont la mission de conduire spirituellement les fidèles, mais il faudra que nous prenions certaines mesures exceptionnelles par rapport à l’organisation du Ramadan sur toute la province, en contact avec les autorités pour les avertir des décisions qui seront arrêtées pour sécuriser la communauté.

Est-ce que cela signifie que les prières nocturnes quotidiennes du Tarawih pourraient être annulées ?

Shaykh Masudi Kadogo : On va essayer d’évaluer la situation avec nos collaborateurs qui sont dans les zones à risque, peut-être que ça sera maintenu mais qu’on en réduira la durée de manière à ne pas finir trop tard et à assurer la sécurité de tous.

Propos recueillis par Hakim Maludi

DKM Guerre