[ITW] RD Congo – Ituri : « Nous avons mis en place des familles d’accueil transitoires pour les déplacés ».

Shaykh Shukurani Byarufu

Chef de l’entité islamique de la province de l’Ituri, Shaykh Shukurani Byarufu a fort à faire dans le bon déroulement du mois de ramadan, alors que la situation sécuritaire est chaotique dans la région.

Pour Dunia Kongo Media, l’imam a accepté de faire un tour d’horizon de l’actualité dans sa province, rythmée par les nuits de prière (Tarawih) du mois de ramadan, mais également les mouvements de populations en provenance du Nord-Kivu voisin.

« Comme vous le savez, le Congo est un peu perturbé en ce moment au niveau sécuritaire. Pour pallier à cette situation en Ituri, nous avons eu à contacter les autorités politiques, militaires et civiles et policières pour s’entendre sur la circulation des musulmans, surtout la nuit, parce qu’il y a la prière nocturne de Tarawih, nous explique Shukurani Byarufu. Il a été conclu qu’entre 19h00 et 23h00 on laisserait la circulation libre aux musulmans de l’Ituri, ainsi que de 4h00 du matin à l’aube. »

Outre les conditions de circulation des fidèles des mosquées ituriennes durant le mois de ramadan, le religieux nous confie avoir redit aux autorités son désaveu, ainsi que celui de tous les musulmans, vis-à-vis des agissements des rebelles ADF, groupe longtemps considéré comme islamiste originaire de l’Ouganda, frontalier de l’Ituri.

« Nous leur avons confirmé que dans la communauté islamique, nous ne soutenons pas ces gens là, ce sont des inciviques, qui ne suivent pas vraiment le Coran. Les musulmans ne sont donc pas de mèche avec ces hommes en armes non identifiés, a ainsi tenu à clarifié le chef de l’entité islamique de l’Ituri. On a promis aux autorités de dénoncer les brebis galeuses que nous serions amenés à détecter dans nos rangs, mais à ce jour, il n’y a rien à signaler en ce sens et tout va bien. »

Face aux nombreux mouvements de populations signalés dans le Nord-Kivu, en direction de l’Ituri, Shaykh Shukurani Byarufu a fait en sorte de demander aux musulmans, au-delà de toute considération ethnique, confessionnelle ou nationaliste, d’héberger temporairement ces personnes déplacées, dont la plupart ont quitté la région entre-temps.

« En Ituri, par rapport à ce qu’il se passe dans le Nord-Kivu, il y a eu des déplacés, vers Boga, vers Komanda, à partir d’Eringeti, donc ça a été un peu compliqué pour les musulmans en cette période de ramadan. Nous avons mis en place des familles d’accueil transitoires. Nous avons convaincu les musulmans du fait que nous ne pouvions laisser nos frères dormir dehors, de nuit, à la belle étoile. On a demandé aux musulmans de les accueillir et de les héberger. On a voulu aussi aider les non-musulmans, mais les catholiques ont refusé que les chrétiens dorment chez des musulmans, ce qui leur a permis de récupérer la situation. »

Ituri

Ce besoin de venir en aide aux autres, ce sens de la charité islamique décuplé en période de ramadan, le chef de l’entité islamique de l’Ituri l’a également convoqué en faveur des détenus de la prison de Bunia, qui se sont soulevés le mois dernier contre leurs conditions de détention. « Au niveau de la prison de Bunia, nous avons collecté de la nourriture pour les prisonniers, musulmans et non musulmans, afin qu’ils prennent le suhour (repas précédent le début du jeune, ndlr) et l’iftar (repas de rupture du jeûne, ndlr) ensemble. C’était un signal envoyé aux non-musulmans pour leur montrer que nous sommes solidaires pendant la difficulté, et cela à occasionné la conversion de 6 prisonniers. 

Sur toute l’étendue de la province de l’Ituri, Shaykh Shukurani Byarufu s’assure que les œuvres de charité liées au mois de ramadan profitent à toutes et à tous, même dans les contrées les plus reculées. C’est ainsi que vers Kabaga, jusqu’à Gety et Bogoro, si tous les points ciblés n’ont pu être atteints, des vivres ont été acheminés aux 58 musulmans répertoriés à Kabaga. Pour les étudiants finalistes engagés dans les examens d’Etat, ce sont des invocations spéciales qui ont été formulées dans les mosquées de la province pendant les prières nocturnes du Tarawih, sur demande du chef de l’entité islamique.

Véritables acteurs de premier plan dans la vie communautaire en Ituri, les leaders musulmans locaux contribuent également à la sensibilisation auprès de la population sur les questions de santé. Le mois dernier, alors que de nombreux habitants du Nord-Kivu et de l’Ituri étaient saisis de panique face à la campagne de vaccination contre la méningite, les autorités religieuses ont du intervenir pour leur expliquer le bien-fondé de la démarche. En effet, entre complotisme et superstition, nombreux sont ceux qui voyaient, dans la distribution générale de moustiquaires, un moyen pour certaines forces du mal de les exterminer un à un.

« On a organisé une rencontre auprès de la population, avec l’OMS et l’UNICEF, pour expliquer les campagnes de vaccination contre la méningite. Ça a un peu crée la psychose et une incompréhension entre la population et ces organisations, explique Shaykh Shukurani Byarufu. Il y a eu distribution de moustiquaires et campagne de vaccination, surtout auprès des enfants en bas âge et des jeunes, et les gens n’ont pas compris comment on pouvait les forcer à accepter ces vaccinations, il a donc fallu les sensibiliser. On les a invité pour expliquer aux musulmans le bien-fondé de ce vaccin, mais aussi les raisons des limites d’âges de 0 à 29 ans. Cette sensibilisation a eu lieu également dans les églises, les gens mettaient cette campagne sur le compte de la franc-maçonnerie ou du satanisme, il a donc fallu sensibiliser toute la population. »

Présent sur tous les fronts, le chef de l’entité islamique de l’Ituri se bat pour la pleine reconnaissance de la communauté musulmane locale, en luttant contre les amalgames qui pourraient être faits au sujet de connivences avec les ADF venus de l’Ouganda voisin. Refusant le communautarisme et le tribalisme, il aura vivement encouragé ses fidèles à ouvrir leurs portes aux populations déplacées, sans tenir compte de leur origine, ni de leur ethnie, ni de leur religion. Aujourd’hui, à l’image du Nord-Kivu voisin, la province de l’Ituri est sujette à des troubles sécuritaires de grande ampleur que l’Etat n’a jamais su éradiquer, une situation d’instabilité qui rend les efforts du Shaykh Shukurani Byarufu d’autant plus louables.

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