[ITW] Beni – Nyonyi Bwanakawa : « Veulent-ils annexer le territoire de Beni à l’Ouganda ? »

Nyonyi Bwanakawa, maire de la ville de Beni
Nyonyi Bwanakawa, maire de la ville de Beni

Quelques jours après le lynchage par la population de Beni de deux présumés ADF déguisés en soldats des FARDC et prêts à passer à l’acte, le maire de la ville Nyonyi Bwanakawa a accepté de répondre à nos questions sur la situation sécuritaire dans le fameux « triangle de la mort ». Interrogatif sur les motivations réelles des ADF à Beni, il se veut également prudent sur l’essoufflement pourtant considérable du groupe armé dans la région.

Plus d’un mois après son lancement, l’opération USALAMA a semble-t-il porté un coup sévère aux ADF. Quels sont les effets ressentis aujourd’hui à Beni ?

Nyonyi Bwanakawa : « Depuis le début des opérations USALAMA il faut reconnaître que les assaillants sont parvenus à être contenus. Depuis un temps, nous ne connaissons plus le phénomène des massacres. Nous ne savons pas si tous les bastions qui étaient antérieurement occupés par les assaillants ont fini par être occupés par nos vaillants militaires. Si oui, les ADF n’ont-ils pas ouvert d’autres bases ailleurs ? Auquel cas ces bases doivent être déouvertes. Mais ce qui est important c’est de savoir qu’aujourd’hui, depuis le début des opérations USALAMA, la population semble avoir la paix et la tranquillité. »

Partagez-vous l’optimisme qu’a notamment exprimé le gouverneur Julien Paluku la semaine dernière, en se disant confiant sur la fin prochaine des ADF ?

Nyonyi Bwanakawa : « Avec la mort de Bahuma, il était dit que les ADF n’étaient restés qu’à un petit nombre. Mais comprendre qu’ils sont devenus un nombre considérable aujourd’hui, ça veut dire qu’il y a des endroits où ils se ravitaillent en hommes, mais aussi des endroits où ils se ravitaillent en munitions et en armement. »

On évoque de plus en plus la participation d’autres éléments impliqués dans les exactions commises à Beni, des groupuscules armés non affiliés aux ADF, voire des civils.

Nyonyi Bwanakawa : « Ce que nous savons jusqu’à présent, c’est que le groupe que nous avons toujours identifié, ce sont les ADF. Ils se livrent à des kidnappings, ils se livrent à des tueries et à des massacres ».

Lundi soir au quartier Kanzuli, des hommes munis d’armes blanches et déguisés en militaires des FARDC ont été lynchés par la population car assimilés à des présumés ADF. En savez-vous plus sur l’identité de ces deux suspects aujourd’hui ?

Nyonyi Bwanakawa : « les enquêtes continuent pour qu’on en connaisse plus sur les identités des agresseurs, ou de ces présumés voleurs, et aussi exactement leurs motivations et leurs mobiles. Ça s’est passé lundi, c’est encore tôt pour que je vous dise ce qu’il s’est passé au juste. Je crois que d’ici la semaine prochaine je serais plus à l’aise pour vous répondre ».

Vous avez déjà eu à interroger vous-mêmes des éléments ADF capturés à Beni. Y a-t-il à ce stade un profil-type du milicien ADF ?

Nyonyi Bwanakawa : « Il n’y a pas de profil-type. Voilà pourquoi je dis que l’opération USALAMA porterait ses fruits si un volet renseignements était aussi ouvert afin qu’on puisse comprendre à partir d’où est-ce qu’ils se ravitaillent en hommes, en munitions et en armements. Jusqu’à présent, tout ce que je peux dire, c’est que c’est un groupe hétérogène avec des rwandophones, des ougandais, des somaliens, avec des congolais aussi. Mais ce qui est sûr, c’est que le commandement est essentiellement laissé aux ougandais et aux somaliens. »

L’instabilité sur l’ensemble du Nord-Kivu, ses massacres, ses groupes armés, ses mouvements suspects de populations, tout cela alimente encore plus la théorie de la balkanisation de l’Est du pays. Comprenez-vous la psychose autour de cette thématique ?

Nyonyi Bwanakawa : « Vous savez, la question que nous tous, officiels comme population, nous nous sommes toujours posés, si les ADF se définissent comme étant des rebelles ougandais basés au Congo, pourquoi s’en prendraient-ils aux congolais en les tuant et en les massacrant, et pourquoi chercheraient-ils à s’emparer d’une partie du territoire congolais ? Si tel était le cas, alors qu’ils cessent de se faire appeler ‘groupe rebelle ougandais basé au Congo’, et nous devrons comprendre qu’ils auraient des velléités sur le territoire national congolais et aucune visée sur le territoire national ougandais. C’est donc au Congo qu’il faudra comprendre ce qu’ils cherchent. Est-ce qu’ils cherchent le renversement du pouvoir en place ? Est-ce qu’ils cherchent à occuper une partie du territoire de Beni ? Et s’ils occupaient une partie du territoire de Beni, qu’est-ce qu’ils en feraient ? Est-ce qu’ils demanderaient à négocier avec le gouvernement central ? Ou bien c’est pour l’annexer (le territoire de Beni, ndlr) à l’Ouganda ? Voilà autant de questions que les gens se posent, et de là en viennent à penser qu’il y a une politique de balkanisation quelque part. Mais à notre niveau, nous en tant qu’officiels, vu qu’ils ne procèdent jamais à aucune revendication après avoir posé un acte, nous pensons qu’un jour ils finiront par dire le mobile des différentes attaques qu’ils font ici ».

Vous avez évoqué il y a un mois la construction d’un mémorial en hommage aux victimes des massacres en territoire de Beni, ce projet a-t-il été lancé, et quel est le bilan exact aujourd’hui des civils tués depuis le début des exactions ?

Nyonyi Bwanakawa : « Les massacres ont été perpétués autant en ville de Beni qu’en territoire de Beni. Nous comptons ériger un mémorial pour les victimes de ces massacres. Les victimes que nous avons eu à enterrer dignement malgré leur assassinat lâche et horrible, celles que nous avons donc pu récupérer, c’est sur leurs tombes que le mémorial pourra être posé. Mais ces nombreuses autres victimes qui sont restées dans la forêt congolaise, leur pensée va rester pieuse à travers les personnes que nous avons pu enterrer d’une manière digne, dont les tombes sont connues et visibles. En mémoire de combien de personnes ? Vous savez, il y en a dont les tombes sont connues, et nombreux ont été enterrés en brousse, car il a été difficile de les sortir de là jusqu’au niveau de l’agglomération ».

Propos recueillis par Hakim Maludi

DKM Guerre