Grands Lacs – Ouganda : En Ouganda aussi, les ADF continuent à semer la terreur.

Général Kayihura
Le Général Kayihura dirige l’enquête contre les assassinats d’imams en Ouganda.

Tristement célèbres en République Démocratique du Congo, où ils sèment la mort depuis près de deux ans à l’Est du pays, les combattants du groupe ADF sont également restés actifs en Ouganda, leur pays d’origine.

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Historique

Fondé au début des années 1990, les Allied Democratic Forces (ADF) sont des islamistes issus du groupe Jamaat Tabligh, qui ont basculé dans la lutte armée en 1995 avec pour ambition la destitution du président ougandais Yoweri Museveni. Associés aux combattants de la National Army for the Liberation of Uganda (NALU) pour mener à bien leur plan de renversement du pouvoir, qui remonte en fait aux premières années suivant le départ d’Idi Amin Dada, ils vont se lancer dans un cycle de terreur qui les mènera jusque dans le territoire de Beni, au Congo voisin. À leur tête jusqu’à son arrestation en 2015, Jamil Mukulu, un chrétien converti à l’islam, rêve de l’établissement d’un Etat islamique en Ouganda. Plusieurs camps d’entraînement apparaissent dans les montagnes du Ruwenzori, en République Démocratique du Congo, où les ADF-Nalu sont financés par le trafic illégal de minerais et reçoivent le soutien d’islamistes soudanais, puis d’éléments des Shabaab somaliens. C’est de ces forêts du Ruwenzori que les ADF-Nalu signent, le 8 juin 1998, leur première attaque de grande ampleur au Kichwamba Technical College, où 80 étudiants sont brûlés vifs dans leurs dortoirs, et plus de 100 autres sont enlevés. Deux mois plus tard, ce sont 30 personnes qui seront tuées par des attentats à la bombe dans plusieurs transports en commun. En décembre 1999, les ADF-Nalu attaquent la prison de Katojo et libèrent 360 personnes détenues pour terrorisme. Ces attaques successives, qui choqueront et marqueront profondément en Ouganda, entraîneront une forte réaction de l’armée, qui ira traquer les ADF-Nalu à l’ouest du pays, repoussant les terroristes de l’autre côté de la frontière, dans leurs bastions congolais.

Après d’intenses combats au printemps 2007, des négociations pour un cessez-le-feu et des amnisties sont engagées entre les ADF-Nalu et le gouvernement ougandais. Une cinquantaine de combattants se rendent et sont amnistiés par le pouvoir, et en décembre 2007, ce sont 200 terroristes qui déposent les armes et se rendent aux autorités. Moins actifs pendant plusieurs années, les ADF-Nalu réapparaîtront à l’Est de la République Démocratique du Congo en 2013, où ils commettront leurs premiers crimes de masse contre les populations civiles congolaises.

L'armée ougandaise traque les ADF à la frontière avec la RDC.
L’armée ougandaise traque les ADF à la frontière avec la RDC.

Les imams pris pour cibles

Repliés en RDC, les djihadistes continuent à frapper en Ouganda, avec un mode opératoire nouveau. Alors que dans le territoire de Beni, ils n’ont jamais revendiqué les massacres qui leur ont été attribués, malgré les aveux d’éléments capturés par les FARDC, c’est la même méthode qui est employée sur l’autre rive du Lac Albert. Seule différence notoire : dans leur pays d’origine, les Allied Democratic Forces, désormais séparés des rebelles de la National Army for the Liberation of Uganda (NALU), semblent plus méthodiques dans leurs crimes. Les victimes ougandaises sont ciblées à la perfection, contrairement aux massacres de masse perpétrés en République Démocratique du Congo, où femmes, enfants, vieillards et hommes désarmés sont tués sans aucune distinction. Bien moins nombreuses que les victimes congolaises, les personnes tombées sous les balles des présumés ADF sont essentiellement des imams et des leaders musulmans, dont certains constituaient l’élite de la communauté musulmane en Ouganda. C’est ainsi qu’à ce jour, on dénombre pas moins de 12 religieux tués mystérieusement depuis les 4 dernières années, tous éliminés par arme à feu.

Pour l’inspecteur général des forces de police ougandaises, le Général Kale Kayihura, l’identité des assassins ne fait aucun doute : il s’agit bel et bien des ADF. Par vengeance et pour installer un climat de terreur au sein des leaders musulmans, le groupe terroriste éliminerait systématiquement ceux qui entraveraient sa progression où tiendraient un discours hostile à leur mouvement. « Certains de ces religieux ont d’abord été approchés par des éléments ADF, mais aussi Al Shabaab, pour le recrutement de jeunes au sein de leur organisation, expliquait le chef de la police ougandaise suite à l’assassinat de deux imams, à quelques heures d’intervalle, en 2014. Les imams auraient refusé les avances de ces groupes, et sont ainsi devenus des cibles, car ils constituaient un obstacle pour les ADF ». Pacifistes, les instances officielles de l’islam ougandais feraient également l’objet de menaces pour leur refus de soutenir la cause des ADF, qui souhaitent, par la violence, imposer leurs vues à l’ensemble de la communauté musulmane ougandaise. À l’image des massacres commis en République Démocratique du Congo, les assassinats d’imams et de savants musulmans ne sont pas revendiqués, les enquêtes tâtonnent et l’organisation terroriste qui ne compterait plus qu’une centaine d’hommes, mais à la très forte capacité de recrutement, reste insaisissable.

La rencontre Kabila-Museveni à la frontière entre RDC et Ouganda (le 04/08/2016)
La rencontre Kabila-Museveni à la frontière entre RDC et Ouganda (le 04/08/2016)

Vers une alliance bipartite ?

 Face à l’ampleur prise par le phénomène ADF, surtout dans le territoire de Beni, le président Joseph Kabila et son homologue Yoweri Museveni se sont rencontrés aujourd’hui pour évoquer la question, annonçant une collaboration accrue et un meilleur échange d’informations visant à éradiquer le groupe terroriste. Déjà engagée aux côtés de l’armée congolaise, la MONUSCO, la mission de l’ONU pour la sécurisation de la RDC, est sous le feu des critiques pour son incapacité à rétablir la paix dans le Nord-Kivu. Malgré sa présence dans le territoire de Beni, de nombreux massacres ont continué à avoir lieu, parfois à quelques centaines de mètres de ses bases, sans que ses contingents n’interviennent. Si une accalmie a bien été observée avec le lancement de l’opération USALAMA il y a deux mois, les incursions ont repris il y a quelques semaines, sans qu’on sache toujours s’il s’agissait vraiment des ADF. Le mois dernier, des hommes armés vêtus d’anciens uniformes ougandais ont été tués par les FARDC alors qu’ils s’apprêtaient à passer à l’acte. Les éléments du groupe terroriste, de plus en plus fréquemment capturés, sont la plupart du temps des ressortissants ougandais, venus spécialement au Congo pour s’entraîner et s’aguerrir au combat. C’est probablement afin d’éviter un retour sanglant des ADF au pays que le président Yoweri Museveni souhaite prêter main forte à Joseph Kabila dans la lutte contre un ennemi commun qui aura réussi à transformer sa rébellion anti-gouvernementale en un véritable bourbier de plus dans la région des Grands Lacs.

Musulmans d'Ouganda
En Ouganda, les hautes personnalités musulmanes bénéficient d’une protection policière.

Bandits, djihadistes, trafiquants, femmes et enfants, paysans ou étudiants devenus combattants contre la promesse d’une rémunération à hauteur de quelques centaines de dollars, les ADF sont aujourd’hui loin de cette organisation djihadiste décrite autrefois comme ultra-déterminée et motivée par une idéologie islamiste ferme. Impuissants face aux incursions, massacres et kidnappings commis par les combattants ougandais, les FARDC pourraient voir d’un bon œil une collaboration avec Kampala dont les troupes, qui ne devraient cependant pas fouler le sol congolais, connaissent par cœur un ennemi qui pourrait ainsi se retrouver encerclé et pris en étau dans les forêts du Ruwenzori.