[ENQUETE] Affaire Shaykh Hamza Baguma : Ce que l’on enseigne vraiment à la mosquée Abrar de Butembo.

Aux yeux de la justice congolaise, ainsi que du gouvernement de Kinshasa, la mosquée centrale de Butembo a permis aux imams Hamza Baguma et Djibril Muhindo d’endoctriner et de recruter de jeunes musulmans pour les envoyer rejoindre les rebelles ADF dans les forêts de Beni. Face au choc suscité par la condamnation à mort des deux hommes, nous avons tenté d’en savoir plus sur le contenu des prêches qu’ils délivraient dans cette mosquée. Enquête.

La mosquée centrale de Butembo.
La mosquée centrale de Butembo.

Les fidèles ne s’en remettent toujours pas. Aux abords de la mosquée Abrar de Butembo, où Hamza Baguma officiait en tant qu’imam principal, les musulmans ruminent leur rancœur en se demandant comment ont-ils pu en arriver là. Ceux qui ont bien voulu échanger avec nous sont tous des élèves de Hamza Baguma et de Djibril Muhindo. Si il y en a bien qui connaissent par cœur le type de discours diffusés par les deux hommes, ce sont eux. Actifs et impliqués dans les mouvements associatifs la ville, certains sont même des adhérents de la Véranda-Mutsanga, groupe d’activistes citoyens qui lutte notamment contre les massacres à Beni et l’impunité de leurs auteurs. Originaire du Maniema, notre premier interlocuteur n’appartient pas à la communauté Nande qui peuple majoritairement la ville de Butembo. Arrivé dans la ville il y a une dizaine d’années, ce commerçant est devenu l’un des élèves les plus assidus de l’imam Hamza Baguma.

« Je suis clairement en colère ! Moi, Salumu, vous pouvez-citer mon nom oui, cette situation m’énerve et j’ai envie de le crier haut et fort », peste le jeune homme. Nous lui demandons quelle était la teneur des prêches de l’imam Hamza Baguma : « Il insistait sur le dogme, sur la doctrine de base de l’islam, et sur la manière de construire une relation saine et sincère avec Allâh », nous répond Salumu. « Il y a beaucoup de pratiques ancestrales dans la communauté Nande, d’autres convertis avaient du mal à se détacher de leurs anciennes croyances, donc l’imam essayait de bien ancrer en nous la vraie croyance islamique, le véritable message de l’islam ». Sauf qu’au cours de son procès, le contenu de l’ordinateur personnel de l’imam a été disséqué publiquement, et les juges y ont découvert des séquences djihadistes, notamment des discours de Aboud Rogo, prédicateur kényan proche des Shebab, tué en 2012 à Mombasa. Invité à s’expliquer sur ces vidéos, Hamza Baguma avait déclaré qu’il montrait ces séquences à ses élèves dans le cadre de ses efforts de sensibilisation contre les discours djihadistes et l’enrôlement dans les groupes armés; une version confirmée par Salumu. « Il nous parlait souvent du danger des groupes armés, pas seulement les ADF mais tous les groupes armés, explique-t-il. Il ne voulait pas que les massacres de Beni soient attribués à des musulmans, car il savait qu’on en subirait les conséquences, surtout que des jeunes de Butembo, musulmans ou non, ont déjà cédé aux sirènes des groupes armés par le passé, attirés par les salaires qu’on leur a promis ».

Passé par l’Arabie Saoudite, où il a mené des études brillantes à l’université islamique de Médine, l’imam Hamza Baguma est décrit par ses pairs comme un surdoué en matière de connaissances islamiques. D’un point de vue idéologique, il semble bien plus proche du salafisme « quiétiste » qui ne prêche pas le djihad que du takfirisme, branche extrémiste et violente d’un islam dont se réclament tous les mouvements djihadistes de la planète. La concentration sur le dogme, l’insistance sur le respect de la Sunnah (voie) du Prophète Muhammed, sont en effet des indicateurs d’un islam, certes particulièrement strict, mais n’incitant jamais à la violence. Alors comment Hamza Baguma et Djirbil Muhindo ont-ils ainsi pu être associés aux massacres de Beni, en tant qu’idéologue et recruteur pour les « djihadistes » ADF ?

L'imam Hamza Baguma - Butembo (Nord-Kivu)
L’imam Hamza Baguma – Butembo (Nord-Kivu)

En réalité, les deux hommes sortent d’un passé fait de conflits avec les représentants locaux de la COMICO, l’entité officielle de l’islam en République Démocratique du Congo. Luttes d’influence et de pouvoir, querelles intestines, divisions ont en effet animé la communauté musulmane du Nord-Kivu jusqu’à l’année dernière environ. Les tensions en étaient arrivées à un tel point que même les fêtes de l’Aïd étaient célébrées séparément, les différents imams ne prêchant plus que pour leurs seuls partisans. Face à cette situation, c’est à partir de l’année 2013 que les services de renseignement, l’ANR, se sont penchés sur le cas de certains imams, dont Hamza Baguma, surveillé et entendu à plusieurs reprises sans que rien ne lui ai jamais été reproché. C’est ainsi que les fidèles de la mosquée Abrar de Butembo ne comprennent pas comment les activités présumées d’un homme aussi scruté par les services de sécurité n’ont pu être détectées avant, si toutefois elles étaient bien réelles, ce dont tout le monde doute à la mosquée.

« C’est à partir du moment où Lambert Mende a parlé d’un imam de Butembo impliqué dans le recrutement des ADF que tout s’est déclenché, nous explique un juriste, lui aussi élève assidu de l’imam Hamza Baguma. Jusque-là, on ne parlait que d’un certain Kassim, passé par Butembo, mais qui n’avait rien à voir avec la vie de la communauté musulmane locale. C’est d’ailleurs de ce Kassim que tout est parti. Dénoncé aux services de sécurité pour ces tendances suspectes par l’imam de la mosquée, il s’est vengé, lors de son arrestation et de sa comparution au tribunal de Beni, en désignant à son tour Hamza Baguma et Djibril Muhindo comme ses recruteurs pour rejoindre les ADF, et ça, les enquêteurs le savent, Kassim s’en est par la suite excusé auprès des imams, mais c’était trop tard ». Si la version du complot est largement répandue à Butembo, nous souhaitons tout de même en savoir plus sur le contenu réel des prêches des deux imams. « Les cours étaient pour les adultes, les femmes, aussi les enfants, on y appelait à la doctrine de l’unicité d’Allâh, c’est à dire au rejet des idoles et des croyances superstitieuses. Les imams nous encourageaient aussi à prêcher l’islam autour de nous, explique le juriste. Mais de toutes façons la mosquée est ouverte à tous ! Si l’islam prôné y avait été violent, si il appelait à massacrer nos frères, vous ne pensez pas que les autorités auraient déjà arrêté les imams et fait fermer définitivement la mosquée ? » Lorsque nous demandons pourquoi aucun fidèle n’a été invité à témoigner au tribunal militaire de Beni sur la teneur des prêches de la mosquée de Butembo, ceux qui ont suivi le procès répondent résignés : « De toutes façons, tout était décidé avant même leur comparution ».

Des cours accessibles à tous, même aux femmes et aux enfants, au cours desquels la prévention contre l’enrôlement des groupes armés et contre les idées djihadistes était assurée. À chaque conférence donnée par l’imam Hamza Baguma, personnalité ultra-populaire à Butembo, les fidèles ne pouvant pas accéder à la mosquée, pleine à craquer, écoutaient le cours depuis le parvis, où la voix de l’imam résonnait dans les hauts-parleurs. Face à la condamnation à mort prononcée contre les deux imams, la communauté musulmane, et notamment la COMICO, cherche quels recours elle peut actionner pour empêcher l’application de la sentence. Car parmi les musulmans congolais, personne aujourd’hui ne croit une seule seconde à la crédibilité des accusations portées contre Hamza Baguma et Djibril Muhindo, et la décision de la cour militaire opérationnelle de Beni est vécue comme un véritable affront fait à toute une communauté.