[ITW] – France – Mode : Entretien avec Madame Massiga Sinera, créatrice de la marque Messy Wax.

Si elle renvoyait à de vieux clichés et à un lot de préjugés il y a quelques décennies encore, la mode africaine marque un retour en force auprès des jeunes issus de l’immigration qui se veulent les nouveaux ambassadeurs de la culture de leurs parents. Parmi eux, Madame Massiga Sinera, styliste et créatrice de la marque Messy Wax, qui réinvente les codes de l’élégance en sublimant le prêt-à-porter africain. Entretien.

 

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Madame Massiga Sinera (à gauche) créatrice de la marque Messy Wax.

Revenons d’abord sur votre parcours…

Mme Sinera : Je m’appelle Massiga Sinera. J’ai 28 ans, je suis une jeune styliste, j’ai commencé dans la mode africaine il y a un an et demi. Avant ça, j’aimais bien m’habiller quand il y avait des mariages, des cérémonies, mais je n’étais pas spécialement dans la bonne vision de la tenue africaine. D’un point de vue professionnel, je travaillais dans un centre médico-psychologique pour enfants handicapés à Paris. Il y a un an et demi, j’ai été en vacances en Gambie, qui est mon pays d’origine. C’est là que j’ai parcouru les marchés pour m’acheter quelques vêtements ainsi que des tissus pour me confectionner des tenues pour moi-même.

Serekunda1
Le marché de Serekunda (Gambie)

Qu’est-ce qui vous a poussé à finalement créer votre marque ?

Mme Sinera : À mon retour, j’ai eu de nombreuses réactions positives de la part de mes amis et des personnes de mon entourage, les gens appréciaient mon style, je mêlais les tenues modernes occidentales aux tenues africaines, par exemple je mettais une veste de style européen avec une jupe haute en wax, puisqu’au départ je ne faisais que des jupes. J’expliquais aux gens qu’à chaque fois que j’allais en Gambie, j’allais au marché de Serekunda, où je pouvais regarder et toucher des vêtements, que je remettais ensuite à mon couturier. C’est comme ça que j’ai commencé au début, sans avoir l’idée de créer un jour ma marque de vêtements. On m’a félicitée une fois, deux fois, trois fois, puis j’ai commencé à faire des tenues pour les gens, sans avoir pour ambition de gagner de l’argent, etc… Donc ça a été les jupes hautes, tailles standard, puis les tenues pour enfants, les robes… De là, j’ai commencé à avoir une large panoplie de modèles, j’ai pu élargir mes idées, même si c’est vrai que je suis passée par des moments de doutes, je me disais que ça ne servait à rien de faire ça, que le wax était déjà connu, populaire et répandu dans notre culture, je ne voyais pas la plus-value que je pouvais apporter. Sauf qu’avec notre double culture à nous, français d’origine africaine, il y avait vraiment quelque chose à exploiter en s’ouvrant à une population plus cosmopolite.

À la base, le wax est lui-même un tissu cosmopolite, non ?

Mme Sinera : Tout à fait, à la base ce n’est même pas africain du tout. Ce sont les hollandais qui ont importé le wax en Afrique il y a des siècles, puis nous avons appris à mieux le mettre en valeur, au point qu’aujourd’hui, c’est devenu un vêtement typiquement africain, qui renvoie instantanément à notre culture.

Pour en revenir à la France, comment expliquez-vous le succès grandissant de la mode africaine dans le pays ?

Mme Sinera : Je pense que c’est surtout par rapport à notre double culture. J’ai des amies françaises, italiennes, chacune essaie de transmettre sa culture à l’autre, même au niveau visuel. On va nous voir avec un tissu en wax, les gens vont poser des questions, chercher à avoir la même chose, c’est une occasion de partager et de propager cette culture.

Existe-t-il une différence, même au niveau symbolique, entre le wax Ouest-Africain et celui qui est porté en Afrique Centrale ?

Mme Sinera : J’ai une petite opinion personnelle à ce sujet. Quand on remonte à il y a quelques années, il y avait une différence. On remarquait tout de suite les différences entre les pagnes portés par les femmes ouest-africaines et ceux que portaient les femmes du Congo, Cameroun, et des pays d’Afrique Centrale. Chez nous, au Sénégal, en Gambie, au Mali, en Guinée, je sais qu’à travers le wax, on fait passer un certain nombre de messages, c’est vrai, mais je pense qu’aujourd’hui, on porte tous ce tissu de la même manière et que les différences ont disparu avec le temps.

Dans certains pays de l’océan Indien, les motifs du pagne renvoient à une communauté, un groupe social.

Mme Sinera : Pas chez nous ! Les wax ne renvoient pas à une ethnie, mais ils se définissent souvent par thèmes. Par exemple, la nouvelle mariée, l’accouchement, etc… mais on n’a pas de wax renvoyant à une communauté, une ethnie, une tribu ou autre.

On remarque aussi que dans certains milieux africains, des femmes abandonnent le port du pagne et optent pour les vêtements de type occidentaux. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Mme Sinera : Je pense que c’est toujours ce problème de l’image que l’on veut renvoyer à l’autre. Nous, en tant qu’africains… je ne dirai pas qu’on fait un complexe, je n’en suis pas tout à fait sûre, mais on a toujours cette idée du monde occidental vu comme un eldorado, et cette vision a tendance à nous écraser. C’est vrai que dans les bureaux, même en Afrique, on voit des femmes en tailleur, en pantalon, qui n’est d’ailleurs pas un vêtement africain, puisque notre tenue traditionnelle est le pagne. Maintenant, c’est vrai que nous on assume, on veut mettre en avant cette beauté africaine, participer à ce changement qu’on observe malgré tout vers un retour à notre culture vestimentaire.

Messy-Wax1 Vous proposez des tenues compatibles avec la culture islamique. Comment expliquez-vous qu’en France, les jeunes femmes musulmanes d’origine africaine privilégient le port du voile selon le modèle du Moyen-Orient au détriment de leur culture africaine ?

Mme Sinera : C’est souvent par rapport aux convictions religieuses. Certaines s’en tiennent vraiment à ce qui est écrit et ne parviennent pas à concilier les deux, à savoir mode et religion, pourtant l’un n’empêche pas l’autre selon moi. C’est vrai qu’en France, il y a eu un moment où les musulmanes étaient vraiment dans l’optique du noir, du voile sobre, pas de wax, pas de couleurs africaines, mais il faut savoir qu’aujourd’hui, ça avance. Moi-même je porte un turban en wax, j’ai une amie qui fait des attachés de foulards en wax, et je pense que les choses vont évoluer d’ici peu. Il est tout à fait possible de se voiler en affirmant sa culture africaine, sans enfreindre nos codes islamiques.

 Comment peut-on se procurer des vêtements Messy Wax ?

Mme Sinera : Tout se fait en Gambie. Je n’ai rien ici, je n’ai pas de tailleur ici, tout est fait là-bas. Donc avant de partir, je prends les commandes, mon site web est en cours d’ouverture, donc les gens peuvent aussi passer par Facebook. J’essaie d’aller en Gambie deux à trois fois par an pour pouvoir réapprovisionner tout mon stock.