Reportage – Territoire de Beni : Plongée au coeur de la communauté musulmane d’Oïcha.

Oïcha est le chef-lieu du territoire de Beni, en proie à une série de massacres aux motivations énigmatiques depuis plus de deux ans déjà. Pris en tenaille entre la barbarie des présumés-ADF et la stigmatisation dont ils font l’objet, les musulmans de la région connaissent une panne de développement rare à l’échelle de la République Démocratique du Congo. Immersion.

L’immense forêt verdoyante, voisine naturelle de la ville d’Oïcha, apparaîtrait presque protectrice. C’est pourtant de ses entrailles que s’élancent ceux que l’on appelle ici les « égorgeurs », et que le gouvernement présente comme des islamistes aux revendications inconnues. « Ici, comme dans tout le territoire de Beni, beaucoup, beaucoup de musulmans sont morts sous les coups de machette des ADF », nous explique d’entrée l’imam Ibrahim Dongo. Il sera notre guide. Responsable de la mosquée Maqâm-Ibrâhim, à Oïcha-Masosi, le religieux dort peu, dit se priver du sommeil pour permettre l’avancée de la condition de la communauté. À la tête de nombreux projets, il fait face à une montagne d’obstacles face auxquels il refuse de s’avouer vaincu. Déterminé, mais un peu seul pour porter à bout de bras le chantier du quartier Bakaiko, sur la route numéro 4 de l’avenue Ngumba, où la construction de la nouvelle grande mosquée peine à être finalisée… la première pierre a été posée il y a 20 ans. « Nous avons la volonté, mais pas les moyens d’avancer. Tous les dons que nous avons reçus proviennent des fidèles, mais ici, les musulmans sont la plupart du temps des cultivateurs, ils n’ont que très peu de moyens ». Au manque de fonds, récurrent au sein de la communauté musulmane congolaise, s’ajoute le climat de suspicion qui entoure la minorité. En donnant un caractère « islamique » aux massacres de Beni, les autorités politiques ont attisé des réflexes islamophobes au sein d’une frange de la population locale. « Certains vont jusqu’à dire que ce sont les ADF qui, depuis les forêts pilotent et financent ce projet de mosquée. Une campagne est menée contre nous« , explique l’imam Ibrahim Dongo, qui se démène par ses propres moyens pour faire avancer petit à petit les travaux d’une mosquée dont il souhaitait au départ faire un symbole du développement de la communauté musulmane.

Ibrahim Dongo« La mosquée est financée par des contributions locales des musulmans, mais lorsque je sens que les choses se compliquent, je quitte la région pour solliciter nos frères à l’extérieur. Ce ne sont que des gens qui nous aident de bon cœur, nous n’avons pas de donateurs richissimes, nous ne comptons que sur les bonnes volontés. Tout se fait au jour le jour, dès que je reçois 50 ou parfois même 100 dollars, j’entreprends rapidement les améliorations qu’il faut dans cette mosquée en construction, et ainsi de suite. »

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le territoire de Beni ne fait l’objet d’aucune mesure spéciale de la part de la Communauté Islamique en RD Congo (COMICO), l’entité officielle de l’islam congolais, elle-même à la peine financièrement. Si les hautes instances islamiques du pays suivent attentivement l’évolution de la situation sécuritaire dans la région, les projets comme ceux portés par l’imam Ibrahim Dongo ne sont pas soutenus financièrement par l’organisme officiel. « Non, la COMICO ne nous a pas aidés dans ce projet, elle n’a pas sorti de fonds. Ce ne sont vraiment que les contributions des musulmans, et dès qu’ils ne peuvent pas aider, alors les travaux s’arrêtent temporairement, jusqu’à l’avancée des financements. » Du coup, l’homme, qui maîtrise le swahili, le lingala, l’arabe, et sait se faire comprendre en français, multiplie les déplacements pour tenter de récolter des fonds auprès de localités du Nord-Kivu ou de l’Ituri, province voisine elle aussi confrontée à l’insécurité, et où là aussi la communauté musulmane doit faire face à d’inquiétantes difficultés financières.

Lorsqu’on arrive sur la route numéro 4, au quartier Bakaiko, on est frappé par le contraste entre l’opulence de l’église qui se dresse de l’autre côté de la rue, et la mosquée, qui n’est en réalité qu’un vaste chantier inachevé entouré de pierres entassées et de gravas. Cette image, d’une église pimpante toisant une mosquée encore au stade d’embryon, a le don d’agacer l’imam Ibrahim Dongo qui vit cette situation comme une humiliation, d’autant que les deux communautés entretiennent des rapports animés par une concurrence autour des projets et réalisations réussies par chacune d’entre-elles. Un concours de muscles où les chrétiens mènent clairement au score, au grand dam des responsables musulmans. « Il y a une rivalité entre nous, oui. Les chrétiens ici ne sont pas spécialement heureux de nos projets, ils contribuent à les bloquer de façon à ce qu’on ne se développe pas, c’est le cas pour notre projet d’agrandissement de l’école islamique, qu’ils ne veulent pas voir se réaliser, déplore l’imam. Chacun veut mener des initiatives plus grosses, plus impressionnantes que l’autre, c’est une sorte de compétition, ils aiment montrer qu’ils sont plus développés que nous. Ils ont une grande église, ils œuvrent pour leur religion, et nous malheureusement, nous traînons des pieds, nous ne faisons pas assez d’efforts pour notre développement, et le contexte ici ne nous aide pas non plus ».

Le contexte, c’est celui de la situation sécuritaire. Les massacres attribués aux ADF ont eu un effet dévastateur sur les musulmans, nombreux mais encore largement minoritaires dans le territoire de Beni. Comme toute la population civile locale, ils sont des cibles potentielles des « égorgeurs », qui tuent sans aucune distinction de religion. Mais l’appartenance présumée à l’islam des assaillants a généré un mélange des genres, des amalgames et une certaine stigmatisation à l’encontre des musulmans. Outre les présumés-ADF, de nombreux autres groupes armés, Maï-Maï ou rebelles d’origine étrangère, sévissent dans la région. Afin d’éviter de voir les enfants musulmans céder aux sirènes de l’enrôlement, les acteurs associatifs insistent sur l’éducation, vécue dans tout le Nord-Kivu comme la seule barrière efficace au cycle de la violence. À Oïcha, c’est à travers le projet d’agrandissement de l’école islamique, destinée à véhiculer les véritables valeurs de l’islam, qu’Ibrahim Dongo souhaite préserver les petits musulmans. Sauf que là aussi, l’imam doit faire face au manque abyssal de moyens, qui empêche la structure d’évoluer avec son temps. Depuis dix ans maintenant, école primaire et secondaire continuent à fonctionner tant bien que mal, même si les professeurs ne sont payés que très difficilement. Obligés de s’investir dans des activités en parallèle pour gagner leur vie, les enseignants, qui assurent les cours des enfants le matin et l’après-midi, voient le projet de la madrassa stagner dangereusement. Les musulmans possèdent pourtant un terrain de 6 parcelles de 25 mètres sur 30 chacune, situées dans la fameuse rue face à l’église. Là, ils regroupent leurs activités autour de la madrassa, faite de planches non durables, ainsi que de la petite mosquée, que les fidèles continuent à fréquenter en attendant l’ouverture de la grande mosquée en construction, à quelques mètres de là. Maintenir la structure en vie, rémunérer les professeurs, dispenser aux élèves un bon niveau d’éducation islamique tout en leur assurant une formation scolaire optimale, ce sont les défis relevés depuis plusieurs années par les responsables de la structure de Bakaiko, qui souhaitent désormais faire face à l’explosion de la population musulmane dans la région en offrant des infrastructures modernes et adaptées.


L’interminable chantier de la mosquée, lui, fait désormais tristement partie du décor. 15 000 dollars manquent à sa finalisation, qui pourrait être bouclée en 40 jours seulement, si les financements arrivaient. Ce sont les conclusions du devis établi par le chef des travaux. Le pavement, le crépissage, le plafond, l’installation du courant, l’érection du minaret, tout reste à faire et l’imam Ibrahim Dongo ne sait plus trop par où commencer. À court de solutions face à la pénurie d’investisseurs musulmans, il en appelle aujourd’hui à la communauté musulmane congolaise de la diaspora, qui ne représente pourtant qu’une part insignifiante des congolais de l’étranger. « Beaucoup de gens accusent les musulmans de ne pas avoir de développement, de ne pas œuvrer pour le bien commun, nous explique l’imam. C’est pourquoi nous demandons dorénavant l’appui de nos frères congolais de l’étranger, afin qu’ils nous aident par leur force et leur intelligence, mais aussi par des fonds. Dieu nous dit dans le Coran « Et cramponnez-vous au câble d’Allâh et ne vous divisez pas ». Si on se rassemble en concentrant toutes nos forces pour faire avancer notre communauté locale, nous pouvons espérer que Dieu nous vienne en aide. »

Insécurité, pauvreté, stigmatisation, la communauté musulmane d’Oïcha voit son cadre de vie, hautement défavorable, lui valoir un triste record de longévité en matière de construction de mosquée en République Démocratique du Congo. Alors que les associations de Kisangani (province de la Tshopo) sont capables de bâtir deux mosquées en un mois seulement, 20 ans n’auront pas suffi aux musulmans d’Oïcha pour réaliser leur rêve de vivre leur foi en communion dans un espace adapté à leur population. S’ils refusent de baisser les bras, les responsables de la communauté sont bien conscients de l’ampleur de la tâche à accomplir pour redorer le blason des musulmans du territoire de Beni, tout en se dotant d’infrastructures répondant aux défis du moment. Tous les membres de la communauté locale qui nous ont décrit le projet auront affiché la même détermination, la même volonté d’aller de l’avant et de tordre le cou aux idées reçues; tous veulent désormais incarner un islam congolais qui avance, qui se prend en main en créant les conditions du développement des générations futures.



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