Grands Lacs – Ouganda : Immersion au pays des ADF.

Pays d’origine des Allied Democratic Forces (ADF), l’Ouganda fait face depuis quatre ans à une série d’assassinats mystérieux visant ses leaders musulmans. Comme c’est le cas à Beni, en République Démocratique du Congo voisine, le discours officiel attribuant ces crimes aux « islamistes » est loin de convaincre.

Kampala, capitale de l'Ouganda

L’Ouganda. 38 millions d’habitants, majoritairement catholiques et anglicans, 15% de musulmans, et un Yoweri Museveni au pouvoir depuis 30 ans, soit dans les standards de tout dictateur africain qui se respecte. Mais pour tout congolais aujourd’hui, l’évocation de l’Ouganda renvoie au rôle d’un acteur majeur dans la déstabilisation de l’Est du pays depuis la chute de Mobutu en 1997. Berceau des Allied Democratic Forces (ADF) qui se sont établis dans le Ruwenzori congolais au milieu des années 90, le pays fait face à un péril sécuritaire moins important qu’en République Démocratique du Congo, mais tout aussi réel. Poussés à l’exil par la guerre dans le Grand Nord, des milliers de citoyens congolais établis à Kampala décrivent l’Ouganda comme un pays chaleureux, où il fait bon vivre. Pourtant, de manière sournoise, des relents de tensions identitaires menacent la cohésion nationale d’un pays-clé dans la poudrière des Grands Lacs.

Des assassinats de religieux musulmans inexpliqués.

Outre les tensions liées aux velléités indépendantistes à l’Ouest du pays, l’Ouganda est confrontée à une étrange vague d’assassinats depuis l’année 2012. C’est la minorité musulmane qui est ciblée. À la fin du mois de novembre dernier, le Major Muhammed Kiggundu et son garde du corps étaient froidement abattus dans la banlieue de Kampala. Treizième leader musulman tué en Ouganda depuis 2012, le religieux avait déjà échappé à deux tentatives de meurtre par le passé, mais sera finalement tombé sous les balles de mystérieux assassins, comme de nombreuses personnalités musulmanes avant lui. Chaque fois, c’est le même mode opératoire qui est observé : en moto, deux tueurs interviennent de préférence en début de soirée, mais aussi parfois en plein jour, s’arrêtent près du véhicule de leur victime sur laquelle ils tirent deux à cinq balles avant de prendre la fuite. D’autres imams ont même été abattus à leur domicile sous les yeux de leurs familles, sans que personne n’ait jamais revendiqué ces crimes. Face à ce cycle sanglant, la communauté musulmane demande une meilleure protection de la part de l’Etat ainsi que l’arrestation des coupables.

« Nous ne savons pas pourquoi ces incidents continuent à se produire, mais nous en appelons au gouvernement pour prendre les mesures nécessaires pour y mettre fin, car les gens perdent espoir et sont affectés », avait ainsi déclaré Sheikh Muhammed Ali Waiswa, numéro 2 de l’Uganda Muslim Supreme Council, suite à l’assassinat du Major Kiggundu.

« Nous sommes aujourd’hui dans une situation où les meurtres des musulmans, mais aussi ceux des autres personnes, se succèdent, déplorait il y a quelques mois Sheikh Kibaate, l’un des plus éminents muftis du pays. Ce qui est le plus attristant, c’est que les tueurs agissent en plein jour. Nous exprimons nos plus vives inquiétudes face aux meurtres systématiques et sans discrimination d’ougandais, et en particulier des leaders musulmans, des hommes d’affaires influents et des personnalités politiques ».

Tout imam ou personnalité musulmane qui exerce une influence sur sa communauté aujourd’hui vit dans la peur. La plupart d’entre eux bénéficient d’une protection policière, mais d’autres ont décidé de s’armer afin de pouvoir répondre à toute attaque éventuelle de la part de ces tueurs que les services de sécurité n’ont jamais réussi à clairement identifier. C’est que l’absence de revendication de la part des criminels donne libre cours à toutes sortes de spéculations sur les auteurs de ces meurtres, leurs motivations et sur ceux qui tirent profit de cette situation.

Uganda Janaza
Prière funéraire dirigée par Shaykh Shaban Ramadhan Mubaje, Grand Mufti d’Ouganda

Les Tabligh sur le banc des accusés.

Suite au meurtre de Kiggundu, la police a arrêté Sheikh Mwandje pour le soumettre à un interrogatoire. Ce suspect est un cadre du Tabligh, une mouvance au cœur de la problématique des meurtres en série de religieux musulmans ougandais. D’origine indienne, et avec pour vocation la diffusion du message de l’islam à travers le monde à la manière de missionnaires, ce mouvement pacifique revêt de manière surprenante une forme extrémiste en Ouganda, où il est associé au djihadisme. Tout d’abord, il faut rappeler que les membres fondateurs des ADF étaient tous issus de la secte Tabligh quand ils ont décidé de prendre les armes pour combattre le régime du président Yoweri Museveni dans les années 1990. Ensuite, il est bon de noter que ce mouvement cristallise un grand nombre de tensions au sein d’une communauté musulmane ougandaise soumise à d’intenses luttes intestines. Opposés aux modérés de l’Uganda Muslim Supreme Council (UMSC), l’organe officiel de l’islam en Ouganda, les Tabligh sont rongés par des luttes d’influence au sein-même de leur mouvement.

C’est ainsi qu’à plusieurs reprises, des prospectus ont été déposés dans les mosquées de Kampala acquises aux Tabligh, faisant apparaître des listes d’imams jugés « indésirables » en Ouganda. Si ces listes ne constituaient pas des appels au meurtre à proprement parler, elles pouvaient être interprétées par certains comme une nécessité de mettre quelques imams jugés « corrompus » hors des cercles de décision de la communauté. Depuis la diffusion de ce type de tracts, deux religieux dont les noms figuraient sur ces listes ont été tués, et un autre est parvenu à échapper à une attaque. De son côté, Sheikh Harouna Jjemba, qui a lui même échappé à une tentative d’assassinat, s’étonne que trois imams, dont deux chiites de l’Est de l’Ouganda, qui ne figuraient pas sur ces fameuses listes et qui vivaient bien loin des conflits intracommunautaires de Kampala, aient également été tués selon les mêmes modes opératoires.

Sur le banc des accusés, Sheikh Yunus Kamoga, chef du mouvement Tabligh, est soupçonné d’avoir commandité deux meurtres et quelques agressions sur des personnalités musulmanes ougandaises. Mais pour Fred Muwema, l’avocat de Kamoga, la détention de son client est arbitraire, la Justice n’ayant fourni aucune preuve de son implication dans les meurtres des imams malgré les demandes insistantes formulées auprès des juges. De plus, bon nombre de musulmans, qui exigent la libération de Kamoga et d’autres présumés-islamistes incarcérés, dénoncent des pressions de la part du pouvoir sur les suspects afin qu’ils avouent les meurtres. Dans les faits, c’est lorsque Sheikh Mustafa Bahiga a été tué en 2015 que tous les regards ont commencé à se tourner vers Sheikh Yunus Kamoga, considéré comme un rival au sein de la communauté musulmane de Kampala. Dans son agonie, Sheikh Mustafa Bahiga a accusé Kamoga, son vieux rival, d’être à l’origine de sa mort. Mais les défenseurs du leader des Tabligh ont répliqué en prétendant que le défunt était impliqué dans un conflit de propriété foncière suite au rachat du terrain de sa mosquée qu’il n’avait pas fini de solder. Ces allégations ont toujours été démenties par l’entourage de Sheikh Mustafa Bahiga.

Les services de renseignements impliqués ?

Islamistes ? Conflits fonciers ? Luttes fratricides ? La difficulté à identifier les auteurs de ces meurtres n’est sans rappeler la situation de l’autre côté de la frontière, dans le territoire de Beni. Imputés aux ADF, les massacres suscitent doutes et spéculations sur l’identité réelle de leurs auteurs, à tel point que certains croient y voir une implication de ceux qui sont sensés assurer la protection de la population congolaise. En Ouganda également, la police et les services de renseignement sont fortement soupçonnés par une frange de la population d’être les auteurs des assassinats contre les leaders de la communauté musulmane. D’après plusieurs témoignages, les musulmans ougandais, surtout ceux de Kampala, se disent ciblés, traqués et harcelés par les services de renseignements et les services antiterroristes. De plus, ils vivent particulièrement mal les allégations répétées du Général Kale Kahiyura, qui désigne systématiquement les ADF comme responsables des massacres contre les imams. Pour le chef de la police ougandaise, les islamistes se seraient lancés dans une campagne de vengeance à l’encontre des imams qui auraient refusé de soutenir leur cause, ou qui auraient collaboré avec le gouvernement dans le cadre de la sûreté de l’Etat. Mais cette version peine à convaincre bon nombre d’observateurs ougandais, qui pensent plutôt que le pouvoir cherche à attirer l’attention avec une menace terroriste qui planerait sur l’Ouganda afin d’obtenir des financements. Écarté pour avoir critiqué le président Museveni, David Sejusa, l’ancien chef du renseignement ougandais, juge stupide l’idée que les ADF puissent être derrière les meurtres des imams. Pour lui, comme pour de nombreux membres des Tabligh, le pouvoir profite des divisions au sein de la communauté musulmane pour instaurer un jeu politique visant à tirer bénéfice de la lutte contre le terrorisme menée par l’Occident. Ce type d’accusations n’est non sans rappeler ce qui est reproché aux autorités congolaises qui, elles aussi, sont soupçonnées de surjouer la carte du djihadisme à Beni pour susciter l’adhésion d’une communauté internationale mobilisée contre le terrorisme islamiste.

Général Kayihura
Le Général Kale Kahiyura, chef de la police ougandaise.

Des ADF inactifs depuis près de 10 ans.

Le dernier fait d’armes connu des ADF en terre ougandaise remonte à 2007. Suite à d’intenses combats avec les forces gouvernementales, environ cinquante combattants avaient décidé de déposer les armes, bénéficiant par la suite d’une amnistie de la part du gouvernement. A la fin de cette même année 2007, ce sont 200 rebelles qui abandonnent le maquis et se rendent aux autorités ougandaises. Depuis, et pour une raison inexpliquée, les ADF se sont détournés de l’ennemi ougandais pour concentrer leurs forces en République Démocratique du Congo, où les pertes conséquentes subies dans leurs rangs en 2014 ont longtemps laissé penser à la fin pure et simple du mouvement rebelle. Côté ougandais, les anciens ADF amnistiés ont rejoint le pouvoir pour aider à éradiquer définitivement le groupe armé, quitte à être considérés comme des traîtres par les combattants. En revanche, rien n’explique les meurtres en série contre les imams, dont la plupart n’ont jamais eu de relations avec les rebelles ni même évoqué les ADF dans leurs prêches. Hajji Ammar Bongo, leader chiite dont le père a été tué à l’Est du pays, ne voit ainsi aucune raison qui puisse lier le groupe rebelle, bel et bien considéré et reconnu comme islamiste en Ouganda, aux meurtres des imams.

En réalité, plus personne ne sait trop où en sont réellement les ADF dans la réorganisation de leurs forces. À l’agonie en 2014 suite aux offensives des FARDC et de la MONUSCO, côté congolais, on leur a attribué la série de massacres qui a débuté en octobre 2014. L’arrestation de leur chef, Jamil Mukulu, en 2015, et la mort d’un grand nombre de leurs leaders, ont rendu totalement illisible l’organigramme d’un groupe qui se distingue par son absence totale de communication. En Ouganda, le pouvoir a accusé le docteur Aggrey Kiyingi, un philanthrope chrétien installé en Australie, de financer les ADF et d’orchestrer la déstabilisation de l’Etat en utilisant les rebelles pour attaquer des postes de police, mais aussi semer la peur à travers les meurtres des imams. Ce docteur, qui a toujours nié en accusant le pouvoir d’instrumentaliser les ADF, verra finalement toutes les poursuites engagées contre lui être abandonnées par la justice ougandaise.

En République Démocratique du Congo, des présumés-ADF ont été tués cet été à Kasindi (Nord-Kivu), soupçonnés de préparer des attaques contre la population locale, ils portaient des uniformes de l’armée ougandaise. Une confusion des genres commune aux deux pays voisins, où tout est fait pour brouiller les pistes, instiller le doute au sujet de tout le monde : la police, la communauté musulmane, l’armée, les islamistes, et même les propriétaires terriens.

Comme chez nous en RDC, le gouvernement ougandais donne l’impression d’avoir tout intérêt à maintenir les ADF en vie. Musulmans en conflit, villageois illettrés, un docteur chrétien installé en Australie,… tout ce qui peut être présenté comme un combattant ou un allié des ADF sert la cause d’un Etat qui se considère en guerre contre le terrorisme. En attendant, les imams continuent à vivre dans la peur, et plusieurs dizaines de musulmans croupissent en prison sans jugement ni aucune preuve de leur implication réelle dans les meurtres des religieux. Contrairement à la République Démocratique du Congo, la communauté musulmane ougandaise a un véritable poids politique et social dans le pays, ce qui lui a notamment permis d’obtenir la promulgation d’une loi autorisant l’exercice de la finance islamique dans le pays. En dépit de cela, les autorités islamiques du pays peinent à obtenir l’arrestation des vrais auteurs de ces meurtres en série, qui pourraient finir par engendrer un cycle de représailles plongeant l’Ouganda dans la généralisation de l’insécurité.


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