[HISTOIRE] : Focus sur le Sultanat du Maniema et les pionniers de l’islam au Congo.

Ils sont les pionniers de la foi musulmane sur la terre de nos ancêtres, les premiers visages d’une présence presque bicentenaire d’un islam autour duquel se reconnaissent 10 à 15% de citoyens Congolais aujourd’hui. Focus sur le temps où les sultans régnaient sur le Congo, période qui correspond à l’âge d’or de l’islam dans notre pays.

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Une puissance commerciale régionale.

C’est tout le paradoxe de l’implantation musulmane au Congo. Réalisée à une vitesse d’ancrage foudroyante, elle correspond aux activités marchandes et esclavagistes par lesquelles les Arabes se sont enrichis personnellement, tout en faisant prospérer les territoires qu’ils contrôlaient. Du Tanganyika au Sankuru, du Katanga à l’Ituri, en passant par le Maniema, berceau de l’islam au Congo et carrefour commercial des Arabes, ces derniers dominaient à la moitié du 19ème siècle toute la partie Est du pays. Venus tout droit du Sultanat de Zanzibar, ces descendants de commerçants Omanais sont désignés dans les livres d’Histoire par différentes appellations : Arabes, Arabo-Swahilis, Arabo-Zanzibarais, Afro-Arabes ou Swahilis. Si certains Arabes de souches figurent parmi les caravaniers qui ont étendu leurs activités jusqu’au Congo, la plupart sont des métisses issus d’unions entre des Arabes et des Bantous. Face à l’essor des plantations de clous de girofles et à la forte demande en main-d’oeuvre, aussi bien locale qu’internationale, le sultan Omanais Saïd Sayed Bin Sultan, qui se fait construire un palais à Stone Town (Zanzibar) en 1832, lance des vagues de caravanes à l’intérieur des terres africaines pour approvisionner l’île en marchandises matérielles et humaines. Plaque tournante des échanges commerciaux vers la Chine, l’Inde, la Perse et l’Arabie, Zanzibar devient vite la place centrale du trafic d’esclaves dans l’Océan Indien.

Les Swahilis, qui installent des postes partout entre la côte est-africaine et le Lac Tanganyika, bâtissent une grande partie de la richesse de Zanzibar sur le commerce d’esclaves, achetés, échangés ou capturés sur le continent, mais aussi du trafic d’ivoire, correspondant au passage aux premiers massacres de masse sur les éléphants Africains. Au Congo, les premiers Arabes identifiés comme responsables de l’ouverture des routes marchandes occidentales sont Mwinyi Dugumbi, ou encore Mwinyi Mtagamoyo, tous deux en charge de ce qui est considéré comme la première capitale de l’empire musulman au Congo : la localité de Nyangwe. Conquise par Mwinyi Dugumbi aux alentours de 1866, ce seigneur Zanzibarais (mwinyi signifie « maître » ou « seigneur » en swahili) contribuera à faire de la ville le centre névralgique des activités commerciales des Arabes au Congo. Mais Nyangwe, c’est aussi et surtout le théâtre du tristement célèbre massacre décrit par l’explorateur Écossais David Livingstone dans ses notes. Le 15 juillet 1871, vraisemblablement suite à un différend entre Dugumbi et l’un de ses esclaves ayant fait affaire avec un villageois sans son autorisation, les Arabes décident de se venger contre la population en massacrant 400 à 500 personnes en plein marché, la plupart des victimes étant des femmes et des enfants.

Le drame de Nyangwe ainsi que les pratiques esclavagistes des Arabes, médiatisés en Occident par les récits de Livingstone, serviront en partie de prétexte aux Européens pour lancer le processus de la colonisation en Afrique, sensée apporter la civilisation aux peuples indigènes et mettre fin à la traite négrière pratiquée par les Arabes. Pour ce qui est du Congo, l’Histoire démontrera que Léopold II, roi des Belges, usera de pratiques purement génocidaires à l’encontre de la population, soit plus abominables et plus cruelles encore que celles perpétrées par les Zanzibarais en leur temps.

Outre Nyangwe, les Arabes sont les bâtisseurs de nombreuses places fortes commerciales en terre Congolaise, avec notamment Kasongo et Kindu, actuel chef-lieu de la province du Maniema, ville dont on dit qu’elle tire son nom de la grande tribu Arabe de Kinda.

Bien plus que Mwinyi Dugumbi, l’homme qui symbolise à la perfection la domination musulmane au Congo n’est autre que Hamed Bin Muhammed Al-Murjebi, plus connu sous le surnom de Tippo-Tip. Véritable sultan de la région du Maniema et bien au-delà, le marchand Zanzibarais, étonnamment décrit comme policé et de bonnes manières, a construit sa légende autour de sa personnalité ambivalente, oscillant entre courtoisie diplomate, cruauté et ultra-violence. Si ce surnom de Tippo-Tip est vraisemblablement du à un tic qu’il avait, lorsqu’il clignait mécaniquement des paupières, beaucoup estiment qu’il s’agit en réalité d’une onomatopée swahilie destinée à imiter le bruit de son fusil. Stanley, Cameron,… les explorateurs Occidentaux qui l’auront côtoyé, bénéficiant de sa connaissance accrue du terrain, mais aussi de son autorité sur la région, décriront un négociant implacable, un commandant charismatique et un véritable chef d’Etat dont l’influence s’étendra sur une zone équivalant à presque deux fois la taille d’un pays comme la France.

Une islamisation fulgurante.

Chaque territoire investi par les Arabes, chaque contact établi avec les autochtones est l’occasion pour eux de propager l’islam, si bien que l’islamisation du Congo se fait spontanément, absolument partout où les musulmans posent les pieds. Aujourd’hui encore, toutes les régions que les Zanzibarais ont jadis dominé sont marquées par une présence musulmane bien plus forte que sur le reste du Congo : la province du Maniema en pôle position, puis celle de la Tshopo, le Tanganyika, l’Ituri, le Kivu (Nord/ Sud), l’ex-Katanga, le Sankuru.

Malgré leur appétit commercial et leur soif de conquête, les Zanzibarais s’attelaient donc à répandre autour d’eux une religion à laquelle ils étaient fermement attaché. S’il est vrai que le Coran encourage vivement l’affranchissement des esclaves et le considère comme un acte de foi, l’esclavage n’est pas formellement interdit dans les Textes, si ce n’est sur les sujets musulmans. Accompagnés d’imams, de qadis (juges islamiques) et de prédicateurs, les marchands Arabes investissaient des villages où des conversions de masses avaient lieu, permettant à de nombreuses populations autochtones, que l’Histoire appellera par la suite les « arabisés », de se convertir à l’islam et de prêcher auprès de leurs clans respectifs leur nouvelle religion. Parmi les « arabisés » les plus célèbres de notre Histoire, figure notamment le chef Ngongo Lutete, ancien esclave affranchi, dont on dit qu’il fit figure de modèle pour Patrice Emery Lumumba. Roi de l’ancien royaume du Katanga, M’siri fait lui aussi figure d’icône auprès des peuples de sa région, mais aussi d’un certain nombre de Congolais.

tippu-tip-picÀ la manière des Arabes de la péninsule arabique, les Swahilis organisent leur vie autour des cinq prières quotidiennes, comme cela apparaît dans la biographie de Tippo-Tip :

« A midi, ils avaient fini et je dis de lever le camp, mais de scinder la caravane en plusieurs groupes, car elle était nombreuse. Ils firent sept ou huit groupes et nous partîmes ensemble. Nous-mêmes, nous restâmes avec l’arrière-garde munie d’une vingtaine de fusils. Nous fîmes les ablutions et les prières du midi, ensuite nous nous remîmes en marche pour rejoindre la caravane et en prendre la tête. Tout à coup nous entendîmes environ dix coups de fusils. Rapidement nous retournâmes à l’arrière de la caravane; à notre arrivée, nous trouvâmes quelques porteurs retardataires isolés avec leurs charges; deux avaient été blessés de balles: une femme et un homme. La caravane s’arrêta et l’on mena les recherches dans les environs pour trouver les bandits, qui avaient réussi à voler une cinquantaine de pièces d’étoffe. On ne les repéra pas. Nous retournâmes donc, en prenant avec nous les blessés. Nous marchâmes jusqu’à la prière du soir, nous dressâmes le camp et nous nous couchâmes. » (Autobiographie de Hamed Ben Muhammed Al-Murjebi Tippo-Tip traduite par F.Bontinck, p.119)

Pour leur part, de nombreux explorateurs Européens de la deuxième moitié du 19ème siècle, et qui ont accompagné des caravanes revenant du Congo, ont constaté que des religieux musulmans prenaient en charge l’éducation islamique d’esclaves capturés dans notre pays.

Aujourd’hui, une très grande partie de la population musulmane Congolaise descend aussi bien des Arabo-Swahilis, et a donc une ascendance Omanaise, que des autochtones convertis à l’islam, les fameux « arabisés ». S’ils ont conscience des activités esclavagistes menées par leurs ancêtres Arabes, il est étonnant de constater que presque aucun musulman Congolais n’est animé d’un quelconque sentiment de revanche comme cela est constaté vis-à-vis des anciens colons Belges.


dr-abdoulmadjid-kasogbia« La grande majorité musulmane vit à l’Est du pays, parce que l’islam a pénétré en République Démocratique du Congo par l’Est. Cela s’est fait par le canal des caravaniers Arabes musulmans venus d’Oman, en passant par Zanzibar, ils ont fini par parachuter au Congo, expliquait ainsi en 2010 le célèbre Docteur AbdoulMadjid Kasogbia lors d’une visite au Niger.  Ce sont eux qui nous ont apporté l’islam. Et je suis l’un des descendants de ces Arabes venus d’Oman, c’est pourquoi mon nom complet est AbdoulMadjid Ibn Farid Ibn Abdallâh Ibn AbdurRahman Ibn Muhammad Ibn Ahmad Al-Kindi, donc je suis de la tribu de Kinda. Mais je suis né au Congo, mes parents sont nés au Congo, et je suis fier d’être Congolais. »


La colonisation Belge et la destruction de l’Etat Islamique Congolais.

Ce terme d’Etat Islamique n’est pas une provocation. C’est en ces termes que Shaykh Ali Mwinyi, imam représentant légal de la Communauté Islamique au Congo (COMICO) nous a parlé de l’époque du règne des musulmans sur le Maniema, sa province d’origine. « L’islam est entré au Congo avant l’arrivée des Belges. C’est l’empire de Zanzibar qui contrôlait tout l’Est du pays, où se sont installés les Arabes, nous explique l’imam. Ils régnaient sur le Maniema, l’ex-Province Orientale, le Katanga, jusque là-bas en Tanzanie, donc c’était un État islamique à l’époque, c’est cela que nous ont appris nos ancêtres. »

Arrivés avant les Belges, les Arabes ont pourtant été défaits par les colons européens, bien décidés à mettre fin à l’hégémonie musulmane au Congo, à l’esclavage et au monopole commercial de Tippo-Tip et des siens. Recruté par le roi Léopold pour explorer le Congo et préparer au mieux son occupation, l’Américain Henry-Morton Stanley contribua directement à la création en 1885 de l’Etat Indépendant du Congo, propriété personnelle du monarque Belge. Face aux premières escarmouches entre Arabes et Belges aux Stanley-Falls, dans la région actuelle de Kisangani, Stanley crût bon de nominer Tippo-Tip gouverneur (wali) de la région, histoire d’apaiser les velléités musulmanes contre les Européens. Les Arabo-Swahilis n’acceptant pas de voir les Blancs, mieux armés et mieux équipés, étendre leur présence et leur influence sur leur territoire, les tensions ne firent que s’exacerber jusqu’à l’assassinat de l’explorateur de la Compagnie de l’Afrique Orientale Allemande, le célèbre Emin Pacha, en 1892.

C’est cet événement qui déclenchera une guerre ouverte, communément appelé « campagnes Arabes de l’Etat Indépendant du Congo », entre les Arabo-Swahilis et les Belges, jusqu’à pousser Tippo-rumalizaTip à se retirer à Zanzibar, où il mourra en 1905. Vaincu, Ngongo Lutete, pourtant proche de Tippo-Tip, fut contraint de se rendre aux forces de l’Etat Indépendant du Congo en 1892, aux côtés desquelles il combattra les Arabes avant d’être trahi et fusillé par les Belges. Face à la débâcle des musulmans, et après la fuite de Sefu, fils de Tippo-Tip, vers l’Afrique orientale, c’est un autre marchand Arabe qui reprendra le flambeau de la lutte contre l’envahisseur, en la personne de Muhammed Bin Khalfan, plus connu sous le doux nom de Rumaliza (l’exterminateur). Sultan d’Ujiji, sur la rive orientale du Lac Tanganyika, dans l’actuelle Tanzanie, cet ancien subordonné de Tippo-Tip s’impliqua en 1891 dans la guerre contre l’Etat Indépendant du Congo pour récupérer la région du Maniema prise aux musulmans. Les efforts de Rumaliza restèrent cependant vains, puisqu’il fut défait en 1894 et que les Blancs eurent enfin la voie libre pour occuper tout le territoire de ce qui deviendra officiellement la colonie du Congo-Belge en 1908.

C’est à partir de cette période que les musulmans Congolais connaîtront la page la plus sombre de leur Histoire, notamment avec l’arrivée massive de missionnaires chrétiens, envoyés pour évangéliser tout en prenant soin d’effacer toute trace de présence musulmane dans le pays. On assistera alors à des conversions forcées au christianisme, sous peine d’être privé d’enseignement, aux destructions de mosquées transformées en églises dans le Maniema et l’actuelle province de la Tshopo, ce qui explique la rareté, voire l’inexistence des vestiges islamiques Congolais aujourd’hui. Face aux intimidations, aux discriminations et au travail de marginalisation mis en place par les Belges, le Maniema a fait face à un exode massif de ses sujets musulmans, qui ont peu à peu peuplé les régions du Katanga, du Kivu, de Kisangani, jusqu’à émigrer massivement vers Kinshasa. C’est ainsi que de nombreux Congolais originaires du Maniema sont aujourd’hui disséminés aux quatre coins de notre territoire.

Le swahili que l’on parle, les tenues traditionnelles que l’on porte dans certaines de nos régions, l’islam que l’on pratique, les influences culinaires dans la partie Est du pays, et parfois même le bronze du teint de certains de nos compatriotes, tout cela traduit bel et bien la profondeur de l’impact des Arabes dans le cours historique du Congo. Marchands, trafiquants, esclavagistes, mais aussi diplomates, prédicateurs et fins tacticiens, les pionniers musulmans du Congo s’inscrivent dans l’ADN historique d’un pays où la prise de pouvoir a pour coutume de se faire dans la violence, et où un tyran a toujours été éclipsé un autre.

Quelques références bibliographiques :

  • « Tippo Tip, traitant et sultan du Manyema », Kimena Kekwakwa Kinenge
  • « Autobiographie de Hamed Ben Muhammed Al-Murjebi Tippo-Tip », traduite par F.Bontinck
  • « The Lake Region of Central Africa », Richard Francis Burton, 1859