RD Congo – Beni : Mais où sont donc passés les ADF ?

Ils ne manquent à personne. Pourtant, leur silence soudain inquiète plus qu’il ne soulage. Alors que la dernière attaque qui leur a été officiellement attribuée remonte à plus de 6 mois, les rebelles des ADF se terrent désormais dans une discrétion qui pose question.

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(Crédit Photo: Charly Kasereka – VOA Afrique)

Un pari gagné pour les Maï-Maï Mazembe ?

C’était la nuit du réveillon de Noël 2016. La dernière attaque connue des ADF survenait non loin de Mayi Moya, au lendemain d’une incursion menée à Eringeti. Au total, ce sont entre 15 et 25 personnes, principalement des cultivateurs, qui étaient massacrés à la machette et à l’arme à feu par des hommes désignés comme appartenant au mouvement rebelle Ougandais. Tués par les FARDC, les corps de deux assaillants, vêtus de l’uniforme de l’armée Ougandaise, circulaient aussitôt sur les réseaux sociaux. Depuis cet événement, qui coïncidait avec une période de profonde incertitude suite au maintien de Joseph Kabila à son poste au-delà de son mandat présidentiel, plus rien.

Si le kidnapping de 6 personnes a été signalé en février 2017 non loin de Beni, les présumés-ADF ont relâché 11 autres civils le mois dernier, dans ce que les FARDC décrivent plutôt comme une libération.

Du côté des civils, si on se réjouit de cette accalmie, on l’explique par la prise en main des opérations par les Maï-Maï, qui ont connu un impressionnant regain d’activité à l’automne 2016. Chassés du Mont-Carmel, dans la périphérie de Butembo, par les FARDC, une part non déterminée de miliciens des Maï-Maï Mazembe a réussi à rallier Beni pour y combattre les ADF, réels ou supposés. Depuis plusieurs mois, ces Maï-Maï, qui ont un temps bénéficié du soutien de la population, cherchaient à rejoindre la zone de Mayangose, point de départ d’un grand nombre d’attaques attribuées aux rebelles Ougandais.

Alors que de nombreux doutes ont entouré l’identité réelle des « égorgeurs » de Beni, les Maï-Maï Mazembe, qui jugeaient l’action des forces loyalistes et de la MONUSCO inefficaces, souhaitaient répondre par leurs propres moyens aux attentes sécuritaires de la population en chassant les rebelles des forêts situées à l’est de Beni. Étrangement, depuis l’établissement des miliciens dans la zone, les massacres ont subitement cessé.

« C’est grâce à eux que les tueries ont cessé, nous vivons paisiblement depuis plusieurs mois, témoigne Philippe, un habitant de la ville de Beni, loin des forêts de Mayangose. Nous savons que les Maï-Maï sont là, dans la forêt, depuis des mois. C’est à partir du moment où ils sont arrivés là-bas que tout ça s’est arrêté ».

Également présents dans le territoire de Lubero, où ils prétendent traquer les FDLR et les milices pro-Hutus de la région, les Maï-Maï Mazembe sont considérés comme un groupe rebelle à part entière par le gouvernement Congolais, qui a lancé les FARDC à leurs trousses. En novembre 2016, la milice s’est rendue coupable du massacre d’une trentaine de sujets Hutus sur le site de déplacés de Luhanga; les Maï-Maï Mazembe, majoritairement Nande, accusant les membres du peuple Hutus de collusion avec la rébellion des FDLR.


Un succès des FARDC et de la MONUSCO ?

Eux se gardent bien de crier victoire pour le moment. Engagés dans la traque des Maï-Maï qui sévissent dans le secteur de Kabasha, entre Beni et Butembo, mais aussi aux abords du Parc Virunga, les troupes de l’armée Congolaise n’en oublient pas moins la menace des ADF, prête à resurgir à tout moment. À plusieurs reprises déjà, depuis 2014, on a cru à la fin de la rébellion Ougandaise. À chaque fois, les « égorgeurs » ont miraculeusement ressuscité.

Si l’opération Sukola 1 a permis la destruction de nombreux bastions des ADF entre 2014 et 2016, l’opération USALAMA, menée conjointement par les FARDC et la MONUSCO, a également infligé de lourdes pertes au groupe rebelle, au point de faire croire à sa liquidation définitive à l’été 2016.

« On est en train de réduire le cercle d’influence de l’ennemi par la puissance de feu des FARDC et donc dans les jours qui viennent, nous ne tarderons pas de voir la situation se terminer, déclarait ainsi Julien Paluku en juin 2016. Je dois rassurer à toute l’opinion nationale et internationale que hier la question des ADF se trouvait sur l’ensemble du territoire de Beni qui a quatre chefferies et secteurs à savoir: le secteur de Beni Mbau, le secteur de Ruwenzori, la chefferie de Bashu et celle de Watalinga. Mais avec les efforts du gouvernement congolais, le problème ne reste que concentré dans un seul secteur et dans deux groupements uniquement ».

Deux mois après ces déclarations, les présumés-ADF se réveillaient avec fracas à Rwangoma, massacrant 51 civils dans ce village situé en périphérie de Beni.

Peu loquace lorsqu’il s’agit de communiquer le bilan des pertes causées dans les rangs des rebelles Ougandais, l’armée est aujourd’hui focalisée sur les Maï-Maï, alors que l’attention nationale est désormais portée sur le Kasaï, nouvelle zone de guerre civile et de massacres dans le pays.


Le procès de Beni.

Les habitants de Beni en sont sûrs, c’est l’ouverture du procès des présumés-ADF et son lot de révélations qui a poussé les rebelles à faire profil bas.

Depuis le 20 août 2016, suspects et témoins se succèdent à la barre de la cour opérationnelle militaire, et on y apprend un certain nombre de choses. Après s’être focalisés sur les imams et les prédicateurs musulmans les plus influents de la région, les juges se sont penchés sur les chefs coutumiers et ont entendu pêle-mêle des prêtres, des officiers de l’armée, des intervenants humanitaires et même des politiques, comme le maire de Beni en personne.

Élément troublant, presque tous les prévenus, mais également les simples témoins, semblent avoir quelque-chose à se reprocher dans un conflit qui est aussi celui des règlements de comptes communautaires. En revanche, on continue à plus ou moins s’étonner de l’absence à la barre de gros poissons fréquemment désignés comme à l’origine des massacres, comme le Général Muhindo Akili Mundos. Accusé par plusieurs rapports internationaux de collusion avec les rebelles, qu’il aurait recrutés, armés, et financés, l’ancien officier en charge du territoire de Beni a été mis au frais par le pouvoir sans jamais être inquiété, ni même interrogé, pour son rôle réel dans les tueries.

« Les militaires, et ceux qui tuent vraiment à Beni, ont vu que des témoins balançaient des noms à la barre et que la vérité allait bientôt éclater, c’est ça qui est en train de faire peur à tout le monde », croit savoir Philippe, qui assiste fréquemment aux audiences de la cour militaire opérationnelle.

Accusé d’être un membre de la rébellion des ADF, Suleimani Banza, un Congolais d’obédience musulmane, niait en bloc et clamait son innocence en février 2017 face aux militaires de la cour. Le prévenu a même été plus loin en désignant le Général Akili Mundos et certaines autorités politiques de Beni, dont le maire Nyonyi Bwanakawa, comme des éléments moteurs dans les massacres. « La vérité finira par triompher », lançait-il ainsi, provoquant la convocation à la barre du maire de Beni, qui sera par la suite mis hors de cause par le ministère public.


Compte tenu de l’actualité sécuritaire en République Démocratique du Congo, et des soupçons de manipulation des groupes armés portés contre le pouvoir, d’aucuns avancent que les « égorgeurs » de Beni ont tout bonnement été « délocalisés » au Kasaï pour y entretenir un chaos perçu comme utile au gouvernement.

Il y a 10 jours, au cours de l’une ces folles évasions dont le pays a le secret depuis quelques semaines, c’est une quarantaine d’éléments ADF qui s’est fait la malle en même temps que 140 combattants Maï-Maï. La crainte, désormais, est de voir les rebelles se réorganiser et reconstituer leurs forces pour reprendre un nouveau cycle de massacres dans les prochaines semaines.