[HISTOIRE]: Monseigneur Roelens, le « Père Blanc » qui voulait écraser l’islam au Maniema.

Les Arabes vaincus, la région du Maniema est immédiatement devenue le terrain d’action privilégié de missionnaires déterminés à évangéliser les « indigènes » et à supprimer toute trace de la domination musulmane. Parmi ces « pères blancs » ouvertement hostiles à l’islam, Monseigneur Victor Roelens, vicaire apostolique et évêque du Haut-Congo de 1895 à 1941.

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C’est à partir du début des années 1880 que s’amplifient réellement les départs des caravanes de missionnaires chrétiens en provenance du royaume de Belgique et d’Angleterre, principaux acteurs de l’évangélisation des anciennes terres « arabisées ». En plus du Maniema, considéré comme le berceau de l’islam au Congo, la province du Haut-Congo, constituée d’une forte communauté d’arabisés, va elle aussi faire les frais de la prédication agressive des Pères Blancs. Parties de Zanzibar ou d’Alger, où une cérémonie religieuse leur est spécialement dédiée à la basilique de Notre-Dame d’Afrique, les caravanes affluent massivement dans les régions de l’Est du Congo à la fin du 19ème siècle.

C’est qu’un réel engouement existait parmi les missionnaires à l’idée d’aller porter l’Évangile à ces populations lointaines, encore largement considérées en Europe comme primitives et arc-boutées à des croyances archaïques, bien que débarrassées d’une domination musulmane jugée néfaste et systématiquement mise en corrélation avec l’esclavage pratiqué par les Arabes. Mais en réalité, la tâche était double pour les missionnaires. En effet, en plus de veiller à contenir les mouvements de prédication islamique qui pouvaient subsister dans le Maniema, il fallait également contrer les missions protestantes américaines, qui rencontraient un grand succès auprès des populations autochtones.

Parmi ces Européens venus porter évangéliser les Congolais, il y avait donc Monseigneur Victor Roelens, membre de la Société des missionnaires d’Afrique (Pères blancs) fondée en 1868 par Monseigneur Lavigerie. C’est en 1892, après un périple dantesque, que Monseigneur Roelens arrive au Congo par le Tanganyika, alors que la domination Arabe vit ses dernières heures dans la région. Engagé dans l’une de ces campagnes antiesclavagistes menées par l’Eglise, on dit de lui qu’il sauvera de nombreux « indigènes » de la servitude imposée par les Arabes. Nommé vicaire apostolique du Haut-Congo en 1895, le Belge montrera, tout au long de son parcours, des difficultés criantes à digérer le choc culturel auquel il s’est pourtant volontairement confronté. Dans ce contexte, il se taillera une réputation de véritable colon raciste et suprématiste, cela en dépit de ses actions humanitaires et sociales réalisées en faveur des « indigènes ». Dans son livre « Les pères Blancs au temps de la conquête coloniale; histoire des Missionnaires d’Afrique 1892-1914 », Aylward Shorter livre ainsi un portrait peu reluisant de Monseigneur Roelens.


« De tous les vicaires apostoliques Pères Blancs de son temps, Monseigneur Roelens semble avoir été celui qui a été le plus porté à décrire les Africains sous un jour défavorable ». Tel a été le verdict d’un historien qui a étudié l’éducation dans les missions des Pères Blancs en Afrique Centrale. C’était également le verdict d’autres historiens et sociologues. La conception de Roelens des caractères et de la psychologie des Africains se trouve dans ses nombreux écrits. Elle donne l’impression d’un indéniable sentiment de supériorité raciale qui fait grincer des dents le lecteur moderne. Roelens avait l’obsession de comprendre le caractère africain, parce que la réalité venait  souvent contredire ses préjugés. Les exemples de l’intelligence des Africains venaient toujours à lui comme des surprises. Il devait intégrer d’une façon ou d’une autre ces exceptions dans sa propre théorie pessimiste ».


Monseigneur Roelens, qui ambitionnait de fonder un Etat théocratique à Beaudoinville, l’actuelle Moba, sur les rives du lac Tanganyika, s’illustrait également par sa profonde hostilité envers l’islam. Solidement implantée dans les régions orientales du Congo, la religion musulmane est l’héritage le plus saillant de la présence des Arabo-Swahilis sur le territoire. Leurs descendants, mais aussi les autochtones convertis à l’islam, vont montrer une ferveur religieuse que les missionnaires chrétiens tenteront par tous les moyens d’étouffer. C’est lui qui se chargera, à plusieurs reprises, de signaler à l’administration coloniale toute manifestation religieuse islamique jugée trop « visible ». Ulcéré par la concurrence de la prédication islamique, il plaidera notamment pour l’interdiction du port des tenues islamiques traditionnelles (le kanzu) et validera les interdictions de constructions de nouvelles mosquées décidées par les colons. Face à la résistance des associations musulmanes du Maniema, Monseigneur Roelens enverra des missionnaires catholiques à Kasongo, alors haut-lieu de l’islam dans notre pays. Il s’agissait pour lui d’écraser l’influence et l’ancrage culturel d’une religion perçue comme « païenne » par les missionnaires, mais qui subsistera et accentuera son implantation dans la région.

Grand artisan de la politique, infructueuse, d’éradication de l’islam voulue par la puissance coloniale, Monseigneur Roelens est salué par les récits coloniaux pour sa « lumineuse connaissance de la mentalité et de la psychologie africaines » : « Mgr Roelens a compris que le Noir était perfectible, que dans le Congo grand comme 80 fois la Belgique, avec une population très disséminée d’environ 11 000 000 d’habitants, il fallait, pour accomplir notre haute mission de civilisation, le concours d’une élite ». *

Aujourd’hui, la part de musulmans dans la ville de Kasongo (province du Maniema) est estimée à 80% par la Communauté Islamique en RD Congo/ Maniema, les instances islamiques provinciales revendiquant un nombre de 500 mosquées centrales sur le territoire.


*Acad. Roy. Scienc. d’Outre-Mer/ Biographie Belge d’Outre-Mer, T.VI, 1968 col.861-864.