[EXTRAIT] FARDC : « J’ai peur de mourir pour une cause injuste, parce que c’est une guerre de politiciens ».

Déployés sur le front perpétuellement conflictuel de l’Est de la République Démocratique du Congo, certains militaires congolais se posent de plus en plus de questions sur le sens de leur engagement. C’est notamment le cas de « Djamanda », un soldat musulman dont le témoignage figure dans le livre « Allah, la patrie, les ancêtres » (Hakim Maludi, CreateSpace Independent Publishing 2017). Extrait.

© Phil Moore, AFP
© Phil Moore, AFP

« On essaie de se réunir pendant le mois de Ramadan ou à la fête de l’Aïd. Ici au Nord-Kivu, pendant le mois de Ramadan, la population musulmane nous offre souvent de quoi rompre le jeûne, les gens sont vraiment très accueillants avec nous. Ils nous achètent des boissons sucrées et plein de petites choses qu’ils nous font parvenir lorsqu’ils savent qu’il y a des musulmans parmi les soldats. J’insiste là-dessus, au sein de la population, les gens ont vraiment un très fort amour pour nous, on sent que ça leur fait plaisir de voir des militaires Congolais musulmans. Quand ils te regardent et qu’ils voient que tu as la marque de la sajda[i] sur le front, on les voit heureux, ils montrent beaucoup de respect pour nous et ces marques d’amour nous donnent vraiment beaucoup de force, ça nous encourage et ça nous motive. Lorsque la population voit qu’on a réellement un comportement fidèle à l’islam, ils nous apportent leur aide et leur soutien.

L’islam est tout le temps présent dans mon cœur et dans mes actes. Même au combat, lorsqu’on fait face à des agissements qui sont haram[ii], on s’empêche de les suivre parce qu’on sait que cela nous est défendu. Il nous est interdit de toucher la femme d’autrui, il nous est interdit de voler les biens de la population. Donc toutes ces histoires de viols, d’agressions sur la population, pour nous, les militaires musulmans, ça ne nous viendrait même pas à l’esprit, on se tient loin de tout ça.

Les viols, les agressions, le racket, tout ça, c’est haram, nous on ne le fait pas, ce sont des considérations de cette dunia[iii], qui ne nous intéressent pas car nous espérons, inchaAllâh, accéder aux récompenses de l’akhira[iv].

Si tu dis que tu es musulman, chez nous les Congolais, et puis surtout chez nous les soldats, on regarde d’abord ton comportement. Si je vois que tu as un comportement conforme à ce que tu prétends, alors on peut entrer dans une camaraderie, oui. Mais beaucoup vont dire « mon père est musulman, ma mère est musulmane, je suis né dans l’islam », alors que leur attitude contredit totalement leurs propos.

Il faut savoir qu’au sein de l’armée, les soldats musulmans des grades inférieurs souffrent beaucoup, ils ne peuvent rien faire et sont éprouvés dans leur foi. Donc ce qu’on essaie de faire, c’est de les prendre sous notre aile, nous les plus expérimentés, on les garde à nos côtés et on les conseille dans leur parcours militaire et spirituel, on les encourage à jeûner le lundi et le jeudi, à faire la prière et à observer le jeûne du Ramadan. C’est dans ce genre de situation que les chefs commencent à nous suspecter, tu vois ?

Sinon, par rapport au front… en réalité, la peur existe, elle est là. Mais la plus grande peur que j’ai, c’est celle de savoir si le combat que je mène au front, même s’il est bénéfique pour le pays, est-il réellement agréé par Allâh ? Est-ce que si je suis tué par cette guerre, mon œuvre sera-t-elle acceptée par Allâh lorsque je retournerai à Lui ? Parce qu’on oublie souvent le véritable djihad, les gens parlent de djihad encore et encore, mais moi je le prends dans le sens de défendre mon pays et protéger ma religion. Ma peur est de savoir si mon engagement est halal ou non…  J’ai interrogé des imams, des savants de notre religion, ils m’ont tous dit que ma lutte était pour la défense du pays et qu’elle était louable.

Je n’ai pas peur de la mort, car dans chaque opération qu’on mène, je sais qu’Allâh m’accompagne ; mais j’ai peur de mourir pour une cause injuste, parce que c’est une guerre de politiciens, ces guerres-là servent leurs affaires et leurs intérêts personnels, et moi je ne veux pas mourir pour ça.

Le problème du Nord-Kivu, c’est que… tu sais, ici… on a des réfugiés en provenance du Rwanda, les Hutus. Ils sont ici depuis 1994 quand ils ont fui le Rwanda. Aujourd’hui les voilà qui se sont retournés contre nous. Ils se sont armés, ils refusent de se rendre aux forces gouvernementales et ils refusent aussi de retourner dans leur pays. Ils vivent on ne sait pas trop comment vers le Parc avec les gorilles là-bas… comment est-ce qu’ils survivent ? Ils sortent de leurs cachettes pour harceler la population, ils volent les biens et commettent des crimes, et nous, nous sommes chaque fois amenés à les prendre en chasse, à les traquer pour défendre la population.

Sache que chaque fois que tu entends qu’un groupe armé apparaît, c’est en rapport avec le problème de nos frontières ici à l’Est. Si on dit que non, c’est parce qu’ici c’est la plus belle région du Congo, il y a le volcan, les gorilles, les richesses minières et tout ça, alors pourquoi Lubumbashi n’est pas attaquée ? Lubumbashi c’est magnifique aussi, et les richesses dépassent même celles d’ici dans le Nord-Kivu, mais tout se passe bien alors que la frontière avec la Zambie est toute proche. Pourquoi il n’y a pas de rebelles là-bas mais encore et toujours ici, dans ce côté-ci du pays ? C’est à cause des ambitions rwandaises sur l’Est du Congo. »

[i] Sadja : Prosternation, en arabe.

[ii] Haram : Frappé d’une interdiction religieuse.

[iii] Dunia : Désigne cette vie passagère et éphémère ; le bas-monde.

[iv] Akhira : Désigne l’au-delà, la vie éternelle après la mort.





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