Entretien avec le responsable santé de la COMICO/ Beni (1/2) : « Les musulmans n’ont pas été épargnés par le virus Ebola ».

Ni Shaykh Ali Mwinyi, imam représentant légal de la COMICO, ni les dirigeants de l’entité islamique basée à Kinshasa ne semblent en avoir été informés. Clamant qu’aucun musulman ne figure parmi les victimes du virus Ebola qui sévit depuis plus d’un an à l’Est de la RDC, ces responsables religieux sont aujourd’hui contredits par Ibrahim Kambale Kiakumeza, conseiller de la région islamique de la COMICO/ Beni, chargé des questions de l’éducation et de la santé.

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DKM: Au sujet du virus Ebola qui sévit dans votre région, l’imam représentant légal de la COMICO a indiqué qu’à sa connaissance, aucun cas n’avait à ce jour été recensé au sein de la communauté musulmane de Beni; qu’en est-il exactement ? 

Ibrahim Kambale: « Depuis que l’épidémie a commencé, nous n’avons enregistré que très récemment des cas au sein de la communauté musulmane de Beni. L’épidémie a commencé en août 2018 mais nous n’avons été touchés directement qu’il y a un mois. Nous avons été touchés à partir d’un certain Shaykh, qui n’était pas bien sensibilisé ni bien informé par rapport à l’épidémie et qui prétendait que celle-ci n’existait pas. Il s’est avéré qu’une maman est venue un jour auprès de cet imam pour qu’il prie pour elle, mais malheureusement il n’a pas observé les précautions d’usage et apparemment, il l’aurait touchée. Cette femme n’était pas musulmane, et c’était malheureusement un cas positif, porteuse du virus, qui est décédée peu de temps après. Suite au décès de ce cas, l’équipe de riposte a, comme elle le fait systématiquement après qu’elle ait enregistré un nouveau décès, a listé tous les contacts de la victime. Ce Shaykh-là avait bien été listé mais il avait catégoriquement refusé d’être suivi et il avait aussi refusé d’être vacciné. Il s’est recroquevillé chez lui, on a été chez lui plusieurs fois mais il ne voulait pas nous recevoir. Puis, lorsque les signes sont apparus chez lui, il a persisté, et ça n’est que lorsqu’il était vraiment amoché et abattu qu’il était obligé d’accepter de se rendre au CTE (centre de traitement, ndlr) et c’est là qu’il a trépassé. Ce Shaykh avait contaminé sa famille, notamment son épouse et son bébé. Lui et son épouse son morts le même jour, à une intervalle de 5 heures. Ils ont été enterrés pratiquement le même jour. C’est à partir de lui que la communauté a été directement touchée, au point que les équipes sont venues désinfecter les deux mosquées qui sont en centre-ville. »

DKM: Depuis un an, ça n’est donc qu’en juillet 2019 que les musulmans de Beni ont été concernés par le virus ?

Ibrahim Kambale: « Au début de l’épidémie, il y a eu le cas d’un chef d’avenue, un musulman, qui était intégré aux équipes pour sensibiliser contre la maladie; lui aussi avait été touché, on ne sait pas comment, et il en est mort. C’était vers Ngongolio, à environ 3 kilomètres du centre-ville de Beni. Lui aussi, sa famille avait résisté, c’était au tout début, quand les gens n’avaient pas encore compris. Sa femme avait pris la fuite, on ne connaît même pas son sort jusqu’à ce jour. »

DKM: Après le décès du Shaykh et de son épouse, comment a été pris en charge leur entourage ?

Ibrahim Kambale: « Pour en revenir au cas du Shaykh, son bébé a survécu et il est aujourd’hui à l’orphelinat, c’était un Shaykh qui était constamment en contact avec ses disciples. Certains d’entre eux ont accepté le vaccin et d’autres se sont volatilisés dans la nature jusqu’à aujourd’hui. Les équipes sont venues à la mosquée, au bureau de la COMICO, et beaucoup de musulmans ont été vaccinés grâce à l’action de sensibilisation de la Communauté. Les voisins de la mosquée en ont aussi profité pour être vaccinés. »

Ibrahim Kambale
Ibrahim Kambale

DKM: Outre ce cas précis, d’autres structures islamiques de Beni ont-elles été menacées, voire touchées ?

Ibrahim Kambale: « Il y a eu un autre cas dans une école privée musulmane « Safinatu Nadja » à Malepe. Ce cas positif, c’était le fils du directeur de l’école, qui a heureusement été suivi tôt et il est aujourd’hui en bonne santé. Là aussi, on a organisé la vaccination des élèves, pendant 3 jours, aussi bien ceux qui étudient à la madrassa que ceux de l’école normale, ainsi que leurs parents ainsi que quelques voisins qui ont accepté la prévention et le traitement. Voilà pour la situation que je connais à Beni-ville et territoire, qui est la circonscription que je gère. »

DKM: Où en est-on en ce qui concerne la prévention et l’information au sujet d’Ebola au sein de la communauté musulmane ?

Ibrahim Kambale: « En termes de prévention, je suis justement en train de proposer une lettre au responsable de l’entité islamique de Beni pour qu’il fasse une sorte de circulaire en terme de sensibilisation et d’instruction par rapport aux mesures préventives contre le virus Ebola, notamment observer toutes les règles d’hygiène ainsi que les conseils des médecins, et aussi interdire l’auto-médication tout en incitant les musulmans à nous alerter assez tôt dès q’un cas se présente. Et puis aussi, parmi les cause de la recrudescence de cette maladie à Beni, il y a aussi les visiteurs ! Ce sont des gens qui sont soupçonnés d’avoir été en contact avec la maladie et qui fuient les équipes de riposte qui es recherchent pour se réfugier dans les mosquées ou auprès des musulmans. Les fidèles ici sont connus pour être généreux et hospitaliers, donc un visiteur qui arrive dans un centre islamique ou une mosquée pour y demander l’asile et y passer la nuit, ça aussi ça peut être dangereux, c’est pourquoi une instruction est en cours de rédaction et va être envoyer aux fidèles de la circonscription que nous gérons. »


A suivre : la partie (2/2) de l’interview d’Ibrahim Kambale