(2/2) Ibrahim Kambale (COMICO/ Beni): « Au départ, même nous, musulmans, nous nous sentions invulnérables face au virus Ebola ».

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Suite de l’interview : « Les musulmans n’ont pas été épargnés par le virus Ebola ».


DKM: Ebola est apparu dans un contexte général de grande confusion au Nord-Kivu, cela n’a-t-il pas contribué à mal évaluer la situation dès le départ ?

Ibrahim Kambale: « C’est vrai qu’au début, le contexte général dans lequel la maladie est arrivée ne permettait pas que les gens prennent tout de suite conscience du phénomène. Il y avait le contexte sécuritaire, qui était déjà un problème, puis s’est ajoutée la maladie, et cela à l’approche des élections. Les politiciens ont pris la balle au bond pour se chercher des voix ou saper la personnalité de leurs adversaires, et tout cela a compliqué la situation. La communauté musulmane, dans tout ça, elle n’a pas immédiatement compris la situation elle non plus et elle n’a pas pris la maladie au sérieux. »

DKM: Lorsqu’on voit, à Kinshasa, des leaders musulmans continuer à affirmer que les musulmans du Nord-Kivu ne sont pas touchés par Ebola, peut-on dire qu’il y a une sorte de croyance qui se diffuse et qui prétend que les musulmans seraient comme invulnérables face au virus ?

Ibrahim Kambale: « Déjà, nous musulmans, au début on pensait, au regard du regard du Coran et de la Sunnah du Prophète (paix et bénédictions sur lui) avec l’interdiction de manger une bête morte (sans avoir été sacrifiée de manière rituelle; ndlr) et par rapport à tous nos rituels autour de la purification et des ablutions, qui sont des mesures d’hygiène strictes, le musulman pensait fermement en lui-même qu’il était d’office immunisé contre ces maladies. Pendant longtemps, même les équipes de la riposte pensaient que nous ne pouvions pas être atteints parce qu’il n’y avait pas de cas au sein de la communauté. »

DKM: Dans la pratique, la communauté musulmane interagit pourtant bien avec tous les autres habitants de la région, notamment de potentiels porteurs du virus.

Ibrahim Kambale: « Nous sommes dans une province où les musulmans sont 20%. Dans une famille, on peut trouver des musulmans et des non-musulmans qui cohabitent. Le musulman peut bien observer des règles d’hygiène rituelle chez lui, mais à l’extérieur, il a des contacts avec des personnes non-musulmanes. Beaucoup ont oublié que nos pratiques, comme le fait d’être nombreux et en promiscuité dans les mosquées, où nous nous asseyons par terre, c’est là où on prie et parfois on pose nos têtes là où d’autres ont mis leurs pieds, tout ça nous rend vulnérables par rapport au virus Ebola. S’il y avait des gens qui auraient dû prendre plus de mesures que les autres pour contrer la maladie, ça aurait dû être les musulmans. »

DKM: Quel rôle jouent les imams dans la sensibilisation et la prévention contre Ebola ?

Ibrahim Kambale: « Par rapport aux imams, c’est vrai qu’il y a des réticences, mais ce sont des cas isolés. Par exemple, dans les équipes de riposte, il n’y avait pas assez d’intervenants musulmans. Donc lorsqu’il fallait par exemple récupérer le corps d’un musulman, celui d’une femme, et qu’on y envoyait non seulement des hommes mais en plus des non-musulmans, ça engendrait des réticences chez les membres de la communauté. C’était pareil lorsqu’on envoyait des femmes non-musulmanes venir s’occuper du cadavre d’un musulman homme. Voilà les problèmes qui se posaient au début. Nous avons écrit à ce sujet aux équipes, qui ont bien compris la situation, et qui intègrent désormais quelques intervenants musulmans. Quant à nous, nous avons écrit aux Shaykhs mais ils exploitent mal la situation, ils exploitent mal le terme « qadar » (destin) : le fatit que le sort soit déjà destiné et que mourir c’est normal. Il faut qu’au sein des Shaykhs, des imams, il y a encore une grande tâche à faire en termes de sensibilisation et de lutte contre Ebola, car on en a encore qui sont contre la sensibilisation et contre le vaccin parmi les responsables musulmans locaux ».