[BIOGRAPHIE] Qui est Youssouf Djibondo, nouvel imam en chef de la COMICO ?

Après des années de conflits internes, Shaykh Youssouf Djibondo est devenu la semaine dernière le nouvel imam représentant légal de la Communauté islamique en République démocratique du Congo (COMICO). Élu par ses pairs, le kasaïen était jusque-là connu pour ses activités dans la prédication et le monde associatif à Kinshasa ainsi qu’à travers toute la RDC, notamment dans le Bandundu, le Kwilu et le Kongo-Central. Extrait du livre « Allâh, la Patrie, les Ancêtres » (2017, réédition 2020), voici son portrait, notamment axé sur sa participation à l’essor de l’islam au Kasaï :


Sur le terrain, c’est dans le domaine humanitaire que vont encore s’investir d’autres organisations musulmanes, sans pour autant délaisser le travail de conquête par la prédication. Prise en charge des orphelins et des enfants des rues, distribution de soupes populaires pour les démunis pendant le Ramadan, c’est toute une catégorie d’associations qui va ainsi investir l’espace social congolais. C’est sous ce format-là que l’Association d’assistance charitable en République démocratique du Congo (AACRD Congo) mène son action à Kinshasa. La structure a été co-fondée par Shaykh Youssouf Djibondo. Le théologien est originaire de la région du Kasaï ; un Luba. D’origine royale, cette nation venue d’ailleurs140 a fait du Kasaï son domaine seigneurial, fédérant ses ressortissants comme presque nul autre groupe ethnique au Congo.

« Kasaï wa balengela tudi bena mutu », disent-ils. « Tous les Kasaïens ne forment qu’un seul corps ». Les Baluba ont des codes culturels forts, tant de symboles identitaires qui imprègnent les esprits, une personnalité tribale qui n’est sans rappeler l’âme des Zoulous. La fibre ancestrale est guerrière, marquée par cette furieuse certitude d’être nés pour dominer.


Shaykh Youssouf Djibondo est originaire du village de M’fwamba, il a grandi dans la ville de Kananga avant son arrivée dans la capitale. Diplômé en sciences économiques, option gestion financière, à l’ISTC de Kinshasa, ancien activiste des Droits de l’Homme au sein de la Ligue des Électeurs Congolais, il a également décroché un diplôme en langue arabe, une licence en sciences de l’éducation islamique et à la prédication à l’université de Médine, ainsi qu’un diplôme de formation en informatique. Avant de se consacrer intégralement à la prédication islamique, il a dirigé une coopérative d’épargne, puis a été président des étudiants Congolais en Arabie Saoudite. C’est le 4 décembre 2008 qu’il a créé, avec l’aide d’un ami, l’AACRD Congo.


De toute la population musulmane présente sur le territoire congolais, il est difficile d’entendre parler d’un coin plus mal loti que le Kasaï. Situé au Centre-Sud du pays, avec sa partie sud frontalière de l’Angola, l’espace du Grand Kasaï, comme on l’appelle, est aujourd’hui morcelé en 5 provinces issues du démembrement du Kasaï-Oriental et du Kasaï-Occidental opéré en 2015 : Le Kasaï, le Kasaï-Central, le Kasaï-Oriental, le Sankuru et le Lomami. Là-bas, pour la communauté musulmane, il manque de tout. Pas ou très peu d’imams réellement qualifiés, pas de mosquées dignes de ce nom, si ce ne sont quelques bâtisses, ou parfois même de simples huttes, servant de lieu de culte. Le manque d’accès à l’éducation islamique a également pour conséquence de rendre difficile l’abandon, par les nouveaux convertis, des fétiches et des croyances occultes pourtant contraires à l’islam. Souvent, Shaykh Youssouf Djibondo retourne sur sa terre natale pour prendre le pouls de la communauté qu’il a laissée derrière lui.

En mars 2015, il parcourt quelques villages reculés du Kasaï Central : « J’ai rendu visite aux frères et soeurs musulmans du district de Lulua. En cherchant à savoir quelles étaient leurs préoccupations et quels étaient leurs besoins, j’ai constaté qu’il fallait d’abord leur construire une mosquée. Les femmes manquaient de jalabibs, les gens avaient très peu de connaissances religieuses, il manquait des livres islamiques, des exemplaires du Coran, et à certains endroits, de simples tapis de prière étaient introuvables.

En revanche, dans le village de Kalomba, nous avons trouvé un bon nombre de musulmans avec une mosquée construite et une école conventionnée musulmane, où les salles de classe étaient en paille. Par la Grâce d’Allâh, nous avons pu envoyer deux cartons de jalabibs et un carton de livres et de Corans par le biais de notre représentant au Kasaï-Central. En fonction des moyens financiers, nous envisageons d’y retourner à nouveau. »
Les moyens financiers, c’est le nerf de la guerre en matière de prédication à Kinshasa. Car si le manque d’argent rend impossible toute action en faveur des démunis, il empêche également l’organisation de tout événement public, même les plus basiques. En dépit des difficultés, Youssouf Djibondo croit au bien-fondé de son action. C’est que l’AACRD Congo présente un profil associatif rare dans le microcosme islamique congolais.
« L’AACRD Congo a pour objectifs principaux la propagation de la foi musulmane à travers des conférences, formations, campagnes islamiques ou rencontres culturelles d’échange entre les religions. L’encadrement des nouveaux convertis et des jeunes musulmans par l’enseignement, la prise en charge totale ou partielle des orphelins, les constructions de mosquées et écoles islamiques et autres programmes de développement en général. Notre champ de travail est pour toute la RDC, mais pour le moment nous sommes en train de nous installer petit à petit, faute de moyens financiers.
Le contexte spirituel nous a poussés à ouvrir une brèche humanitaire compte tenu de la situation des musulmans sur tous les plans, sauf le plan politique que nous trouvons moins intéressant. Jusqu’à présent, nous n’avons pas encore eu de subventions de l’État congolais. L’AACRD Congo vit uniquement des dons de partenaires associatifs ou individuels à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, à destination aussi bien de nos actions humanitaires que de nos travaux de prédication. »


Chaque mois de Ramadan est l’occasion pour l’association de déployer sa force de frappe. La mission consiste à offrir des repas de rupture du jeûne (iftâr) aux musulmans défavorisés ou isolés ainsi qu’aux nombreux enfants des rues abandonnés dans Kinshasa. Tous les soirs, pendant ce mois de jeûne, l’AACRD Congo ouvre les portes de sa mosquée Qoûba, à N’djili, aux personnes dans le besoin. Depuis 6 années maintenant, l’opération est sponsorisée par une association belge, l’ASBL Al-Ma’oun, fondée et dirigée par une musulmane belge qui agit également aux côtés des populations musulmanes du Togo et de la Côte d’Ivoire.


Shaykh Youssouf Djibondo jongle entre les conférences, la distribution de dons aux démunis et la prise en charge des orphelins, tout en restant totalement investi dans son engagement missionnaire à Kinshasa. Malgré cette suractivité, il prend soin de se tenir en permanence informé de la situation dans sa province d’origine. Longtemps épargnée par l’insécurité et le cancer des groupes armés, cette partie du pays va connaître un basculement soudain dans la violence. Depuis août 2016, l’espace du Grand Kasaï est en effet le nouveau théâtre congolais de l’horreur, jusqu’à devenir en 2017 la première zone d’insécurité du pays devant le territoire de Beni.

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