Shaykh Shukurani Byarufu, responsable COMICO de la province de l'Ituri
Shaykh Shukurani Byarufu, responsable COMICO de la province de l’Ituri

Représentant de la communauté islamique congolaise (COMICO) dans la nouvelle province de l’Ituri, le Cheikh Shukurani Byarufu veut voir les musulmans qui se mobilisent pour le développement du Congo être plus considérés et plus impliqués par les dirigeants musulmans du pays, mais aussi par le gouvernement.

De retour d’un déplacement en Egypte aussitôt suivi de plusieurs visites aux quatre coins de sa province de l’Ituri, dans le nord de la République Démocratique du Congo, le Cheikh Shukurani Byarufu AbduShakur Jamaluddin a un emploi du temps d’homme d’Etat. Toujours sur le terrain et dans l’action, l’imam de 42 ans, qui officie à la grande mosquée de Bunia, est le représentant officiel de la COMICO, l’organe politico-religieux des musulmans du Congo, en Ituri. Sa formation théologique, il l’a commencée en RDC (en Ituri et à Kisangani), puis en Tanzanie, un pays important dans la vie du Cheikh, mais aussi au Kenya, en Ouganda ainsi qu’en Egypte. Vice-président du conseil religieux de l’Ituri, il est connu dans la région pour son rôle de pont entre la communauté musulmane et les autres communautés de la province. Licencié en relations internationales intensives, le Cheikh Shukurani Byarufu est l’un des leaders de cette communauté qui avance et se développe, puisqu’en plus de ses fonctions purement religieuses, il est informaticien, webdesigner, a bénéficié d’une formation en nano-technologie, en journalisme, et dirige une radio communautaire locale : Peace FM. Actif sur l’échiquier international, le jeune imam congolais joue un rôle majeur au sein de l’AIPA (Action inter-religieuse pour la Paix en Afrique), et est reconnu comme réconciliateur et médiateur entre les pays des Grands Lacs, lui qui maîtrise une douzaine de langues locales et étrangères (ex: français, anglais, arabe, swahili, kibira, lingala, espagnol, kiganda, kihema…).

Le Cheikh Shukurani Byarufu accompagné de prédicateurs congolais à Bunia, en septembre 2015.
Le Cheikh Shukurani Byarufu accompagné de prédicateurs congolais à Bunia, en septembre 2015.

Vous êtes représentant de la COMICO dans la Province de l’Ituri, quelle est votre rôle exact auprès de la communauté musulmane locale ?

Mon rôle est d’abord celui d’imam de l’entité de la province de l’Ituri. Je suis aussi un relais entre la communauté musulmane iturienne et les autres communautés religieuses, avec lesquelles nous vivons en parfaite harmonie. En tant que représentant local de la COMICO, mon rôle est aussi de définir et d’orienter la politique par laquelle diriger l’entité islamique.

Si la RDC est un pays majoritairement chrétien, l’Ituri, avec notamment la ville de Bunia, a une forte population musulmane. Comment se passe la cohabitation avec les autres religions ?

L’Ituri a une forte population musulmane, on est à un chiffre de 700 000 musulmans, soit à peu près 10% de la population de l’Ituri. On a essayé de recenser la population musulmane et on en a dénombré au moins 500 000, mais il semble aujourd’hui que la réalité soit plus proche des 700 000 sur les 7 millions d’habitants de l’Ituri. Nous cohabitons très bien avec les autres communautés religieuses, nous sommes respectés, notamment parce que les leaders musulmans que nous avons choisis ici  sont des intellectuels en plus d’être des théologiens.

Y a-t-il un effort particulier de votre part pour sensibiliser les populations sur l’islam ?

Par rapport à l’appel à l’islam, ad-da’wa à proprement parler, il y a des efforts consentis et nous avons notamment mis en place une radio communautaire en ce sens. En effet, Depuis que je suis à la tête de la communauté ici en Ituri, on a réfléchi à installer une radio Islam-Peace FM 96.0 Mhz il y a 4 ans. Depuis l’ouverture de cette radio, même si c’est une petite station, 772 nouveaux convertis ont été recensés, ce qui confirme notre bon choix d’avoir installé cette radio. D’autres efforts par rapport aux médias ont également été faits, il y a par exemple des émissions qui passent 2 fois par mois à la télévision, et cela permet de faire la da’wa, d’inviter à l’islam et de donner une visibilité aux actions menées par les musulmans. On utilise aussi des opportunités comme les actions sociales, les actions auprès des détenus notamment, où nous essayons aussi de prêcher auprès des prisonniers, de prendre soin d’eux et de leur rendre visite. Il y a un accompagnement qui est fait deux fois par mois auprès des détenus, mais également à l’occasion de l’Aid et même de la prière du Vendredi, où on envoie des imams pour la prédication auprès des personnes incarcérés.

Mosquée de Bunia (Ituri), quartier Sukisa
Mosquée de Bunia (Ituri), quartier Sukisa

Que manque-t-il aujourd’hui pour voir l’islam se développer au Congo, notamment en matière de visibilité et de crédibilité ?

Pour le moment, l’islam n’a pas tant besoin que cela d’un homme fort à la tête de la communauté, que ce soit au niveau local, provincial ou national. Nous avons besoin d’une institution, d’une organisation forte, dirigée par des leaders intellectuels qui savent défendre cette religion. Auparavant, on disait au Congo que l’islam était une religion de gens qui n’étudiaient pas, d’illettrés, on nous insultait ! Il y a un problème aujourd’hui de sélection des leaders, il y a de la complaisance dans le choix des imams, des représentants islamiques, etc… cela ne se fait pas en bonne et due forme. Il faudrait répertorier et regarder les compétences en premier lieu. Au Congo, nous savons qu’il y a des intellectuels musulmans, des personnes compétentes pour faire notre fierté et redorer le blason de notre communauté, mais certains ne veulent pas quitter leurs postes, ne veulent ni ce changement, ni aider l’islam à avancer et cela crée des problèmes inutiles dans la communauté. Et il y a aussi un problème de confusion et d’interprétation des textes, cela nous fait défaut et cause du tort à l’épanouissement de l’islam en RD Congo. Il se peut que cette communauté ne pèse pas, le gouvernement ne considère pas que l’islam pèse : nous n’arrivons pas à rendre visibles nos actions sociales, pas plus que notre contribution pour le sort de ce pays, ce qui fait que les autorités, l’Etat ignore le fait que les musulmans contribuent aussi à l’épanouissement et à l’essor du Congo. Il faudrait arriver à rendre visibles nos actions pour que l’Etat constate que la population musulmane pèse. Nous sommes environ 7 millions de musulmans en RDC, c’est un nombre non négligeable, mais il faut montrer au gouvernement que cette population peut aider et aide déjà considérablement ce pays. En dehors de ça, comme je le disais, il y a un problème de leadership. Les leaders en place ne visent pas assez le long terme à mon sens, ils ne voient pas que la communauté est en train de s’épanouir, ils devraient répertorier la jeunesse montante, ses intellectuels, ses forces vives, pour permettre à l’islam de s’épanouir davantage en RD Congo.

L’Ituri est une province qui a beaucoup souffert du règne des milices et bandes armées, à l’image de ce que vit le Nord-Kivu actuellement avec les agissements du groupe ADF, présenté comme des islamistes.

Par rapport à ce qu’il se passe au Nord-Kivu, nous on ne fait que déplorer. Nous disons non à la violence, l’islam est paix, tolérance et pardon mutuel. Le vrai musulman n’a rien à voir avec le terrorisme et la violence, mais il y a des gens de mauvaise volonté qui veulent ternir l’image de l’islam en insinuant que l’islam est de mèche avec ces gens là. Mais nous disons non, non et encore non, et nous condamnons toutes ces violences avec nos dernières énergies. Le Coran interdit la violence, et le musulman devrait en faire son cheval de bataille. L’islam veut dire la paix et la tolérance, et comme le dit le Coran: Nous sommes la meilleure nation suscitée aux Hommes, nous appelons les gens au bien en leur interdisant les actes blâmables, tout en croyant en Allah, telle est notre vraie croyance.

Quel est le message que vous souhaiteriez adresser aux musulmans de la province de l’Ituri, mais également à tous ceux de la RDC aujourd’hui ?

Je demande à la population musulmane de soutenir la COMICO, entité islamique de l’Ituri, pour pouvoir se situer à la première place et que nous puissions allumer cette lampe de vérité, de développement et de croissance de l’islam en RDC. Il faut que notre province progresse, aille de l’avant, et que l’islam joue un rôle pour accroître ce qui se fait déjà dans les domaines sociaux et économico-financiers, car les musulmans peuvent aussi pleinement contribuer au développement de la province. Nous remercions votre site Internet Dunia Kongo Media qui s’est intéressé à nous, car nous pouvons ainsi passer le message de l’Ituri, une province meurtrie, compte tenue de la triste Histoire qui s’est déroulée ici. Cela nous pousse à être en première ligne pour faire jaillir cette paix et cette tolérance de l’islam afin que cela puisse éventuellement inspirer plus le monde, et que tous baignent dans la paix, la tolérance et l’amour.

.

.

Propos recueillis par Hakim Maludi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *