Mosquée de Goma
Une prière en plein air à Goma (Nord-Kivu)

Région instable de la République Démocratique du Congo, théâtre d’exactions récurrentes et de massacres, la situation à l’Est du pays a bouleversé le rapport des musulmans locaux à la mort. Explications.

Masisi, Walikale, Lubero, Beni, et plus récemment, Miriki. Autant de territoires et de localités du Nord-Kivu cibles de massacres aveugles de civils, d’enlèvements, de règlements de comptes coutumiers ou de violences sexuelles sur les femmes et même les enfants. Ces crimes, d’une brutalité extrême, les populations musulmanes locales ont appris à s’y préparer spirituellement et psychologiquement en même temps qu’elles ont appris à s’y habituer, à faire avec, malgré elles. C’est là tout le paradoxe pour des populations kivutiennes réputées de nature joviale que de s’être fait à l’idée de voir leurs existences éventuellement prendre fin de manière inattendue et barbare. De Beni à Goma, les musulmans avec lesquels nous avons échangé sur la situation évoquent tous leur nouvelle perception de la mort, qu’ils envisagent pour la plupart comme soudaine, brutale et violente. Si le Coran invite les croyants à ne pas placer d’espoirs inconsidérés en l’avenir, en rappelant à de nombreuses reprises la soudaineté de la mort, tout en exhortant à s’y préparer par la méditation et le retour spirituel à Allâh, les musulmans du Nord-Kivu sont donc de plus en plus nombreux à ne l’envisager que de manière violente.

« C’est le destin, toute personne doit mourir, et cela d’une manière ou d’une autre. Nous ne pouvons rien faire contre cela », explique un jeune réagissant aux kidnappings sur l’axe Goma/ Butembo, particulièrement prisé par les coupeurs de routes et les groupes armés. Dans le Sud-Kivu voisin, profondément marqué par les viols utilisés comme arme de guerre sur les femmes et les enfants lors des récents conflits armés, les autorités religieuses locales ne demandent pas aux fidèles de ne pas avoir peur, mais d’apprendre à maîtriser spirituellement cette peur : « L’islam parle en profondeur du comportement à adopter en situation de peur, car rien ne peut atteindre un croyant si Dieu ne l’autorise pas », nous expliquait ainsi le Shaykh Assumani Kasongo, chef de l’entité islamique du Sud-Kivu. Ainsi, des ahadiths (récits prophétiques, ndlr) et versets coraniques sont là pour encourager les musulmans en pareilles circonstances. Nous orientons nos prêches en ce sens, nous faisons également des prières pour demander le concours de Dieu afin que le mal ne puisse pas nous atteindre. »

Vivre avec la peur, pour soi, pour ses proches, cohabiter avec un ennemi invisible, comme c’est le cas dans le territoire de Beni, où les ADF ougandais opèrent avec la complicité plus ou moins active d’autochtones profitant du chaos ambiant pour régler des conflits tribaux. Ici aussi, on a choisi de se réfugier dans la foi, de placer sa confiance en Allâh en n’espérant plus rien du gouvernement congolais. Pas spécialement visés en tant que communauté religieuse, les musulmans, minoritaires en RDC, sont des cibles au même titre que leurs compatriotes congolais. C’est ainsi que les jeunes garçons de la ville de Beni intègrent en masse les écoles coraniques, comme la Madrassa Rawahiya, qui les éloigne de la rue et de ses dangers, de la délinquance, mais aussi des discours les plus radicaux. Ils y apprennent à oublier ce quotidien de mort et de terreur dans lequel sont nés les plus jeunes, et qui a fait basculer la vie des plus âgés. Les femmes, elles, ont payé un lourd tribut à la guerre et aux violences qui ruinent l’est de la RDC depuis des décennies. Atteintes dans leur chair, dans leur corps, elles s’organisent aujourd’hui en associations et en petits comités pour la mise en place de travaux de prévention contre le viol et les violences basées sur le genre. Dans la province de l’Ituri, la commission féminine de l’entité islamique travaille d’arrache-pied sur ces questions, assurant notamment un suivi auprès des victimes; parce que si l’on se prépare à la mort, on prend également soin de soutenir et d’accompagner les personnes qui y ont survécu.

C’est la communauté musulmane de toute la partie Est de la République Démocratique du Congo qui voit aujourd’hui sa foi confrontée à la réalité de la mort, mais surtout à celle de la terreur. Si les ADF-Nalu et les FDLR sont les plus connus, ce seraient en réalité une cinquantaine de groupes armés qui séviraient dans la région en y semant cette mort au sujet de laquelle les musulmans se sont vus contraints de méditer sous un œil différent. A travers un retour à la religion, une pratique plus fervente, une fraternité entre croyants encore plus marquée, cette communauté, qui vit ces épreuves main dans la main avec les adeptes des autres confessions, a décidé de remettre son sort entièrement à Allâh, en priant avec une ardeur renouvelée chaque jour pour la paix en RDC.

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