Shaykh Shukurani Byarufu
Cheikh Shukurani Byarufu, chef de l’entité islamique de l’Ituri

L’entité islamique de l’Ituri a tenu la semaine dernière sa conférence annuelle, fixant une série d’objectifs et de projets à réaliser par la communauté musulmane locale.

Chef de l’entité islamique de la province, le Shaykh Shukurani Byarufu nous a accordé un entretien au cours duquel il est revenu en détail sur les points abordés durant cette conférence qui s’est étendue sur 4 jours. Représentativité, éducation, sécurité, collaboration avec les autorités, appel aux partenariats, terrorisme, tous les thèmes ont été passés au crible lors de ces réunions, comme nous l’explique l’imam Iturien.

La conférence annuelle de l’entité islamique de l’Ituri a eu un programme particulièrement soutenu, quelles sont les conclusions qui ont été tirées ?

Shaykh Shukurani Byarufu : A l’issue de cette conférence qui a été organisée du 31 janvier au 2 février, plusieurs recommandations ont été faites à l’endroit de la région islamique de Bunia, future entité islamique. Parmi elles, celle de renforcer la collaboration avec les agences des Nations Unies, mais aussi avec les autorités politiques, civiles, militaires et policières afin de favoriser la visibilité de la communauté musulmane en RDC, et plus spécifiquement en Ituri. Ce sont là des recommandations émanant de notre commission politique, juridique administration et finances. Il a également été demandé d’informer et d’éduquer la population musulmane sur les droits humains, mais aussi sur le système juridique congolais et les droits de l’homme. Nous pensions qu’il était vraiment nécessaire de renforcer les imams dans ces domaines là afin qu’ils puissent orienter la population lorsque celle-ci les sollicite sur ces sujets. De nombreuses formations seront donc assurées en collaboration avec des ONG qui travaille dans ces secteurs.

Est-ce que des instructions particulières ont été données aux imams officiant au sein de l’entité islamique de l’Ituri ?

Shaykh Shukurani Byarufu : Oui. Il a été demandé à tous les imams de mosquées ainsi qu’aux responsables d’être prudents sur les visiteurs qui passent dans nos mosquées. Vous savez qu’il y a parfois des personnes de passage, qui se présentent comme musulmanes et qui demandent à séjourner quelques temps dans nos mosquées. Nous devons être prudents en cherchant leur provenance mais aussi leur destination, car nombreux sont ceux qui, par leurs activités, cherchent à ternir l’image de l’islam.

Une recommandation a aussi été faite aux imams et aux responsables des organes qui gèrent les mosquées en Ituri, concernant la gestion rationnelle des patrimoines et de la communauté musulmane. Il a été demandé de loger les fonds provenant de celle-ci dans une institution bancaire fiable, pour favoriser le développement et l’amélioration de l’aspect social de la communauté musulmane en Ituri. La mosquée n’est pas seulement un lieu de prière mais aussi un lieu de développement socio-culturel et même économique.

Il y a eu une recommandation d’ordre général, à l’issue de cette conférence, invitant les imams et les représentants islamiques de l’Ituri, à lutter contre toute forme d’extrémisme pratiqué sous couvert de l’islam, car l’islam prône la paix et la tolérance. Nous devons vraiment dénoncer cela car ça ne cadre pas avec la vision de l’islam, nous devons favoriser cette paix durement acquise, surtout pour nous les Ituriens.

Les imams de l'entité islamique de l'Ituri discutent des orientations à donner à leurs actions.
Les imams de l’entité islamique de l’Ituri discutent des orientations à donner à leurs actions.

Où en êtes-vous sur le plan de l’éducation et de la formation religieuse des enfants ?

Shaykh Shukurani Byarufu : On a demandé au comité régional, de tout faire pour la rétrocession de nos écoles, prises en charge par la SPSP depuis une vingtaine d’années. Malgré les relances faites par le ministre de tutelle, nous n’avons pas récupéré ces écoles qui nous permettraient d’organiser l’éducation et l’enseignement auprès des enfants de la communauté musulmane.

Il a été recommandé que la COMICO cherche des partenaires potentiels pour la construction de 5 écoles dans les 5 régions islamiques composant l’entité de l’Ituri. Il y avait déjà 50 écoles gérées par la SPSP, à qui nous demandons de nous rétrocéder notre bien afin que nous permettre de jouir de notre patrimoine. Nous recherchons donc des partenaires, nous lançons un cri d’alarme à tous les musulmans afin qu’ils nous aident à construire ces écoles islamiques. Nous avons des propriétés et des terrains, de 5, 10, 14 ou même 20 hectares, mais nous cherchons ces partenaires qui nous permettrons de construire ces écoles au sein desquelles nous souhaitons former une élite musulmane visible qui pourrait, pourquoi pas, atteindre de hautes fonctions en menant des actions positives sur la société.

Il a également été question du rôle de fédérer les actions menées par les nombreuses associations islamiques opérant en Ituri.

Shaykh Shukurani Byarufu : Oui, le comité de développement socio-culturel a souhaité que tout soit mis en oeuvre pour organiser les ONG islamiques oeuvrant en Ituri en réseau, ou en une plateforme, qui permettrait de mieux canaliser leurs actions sur notre territoire, et capitaliser leurs activités sur le terrain. Il faudrait que ces organisations puissent travailler de manière commune et que cela soit profitable à toutes les couches de notre communauté, car nous sommes déjà minoritaires en RD Congo, et travailler en ordre dispersé ne nous est pas bénéfique.

Taqwa Al-Islami Mosquée Bunia
Mosquée Bunia Quartier Sukisa

Les participants à la conférence annuelle ont formulé des propositions pour se défendre face à l’islamophobie, de quelle nature sont-elles ?

Shaykh Shukurani Byarufu : Il s’agit de la protection de la minorité musulmane et de la défense de ses droits contre les discriminations, la marginalisation et les injustices qu’elle subit au quotidien, en lui assurant un meilleur accès aux recours juridiques en cas de violation de ses droits. C’est pourquoi je vous parlais tout à l’heure de notre volonté d’assurer aux imams une formation sur le système juridique congolais, mais aussi sur les droits, afin qu’ils puissent épauler et orienter les fidèles victimes d’atteintes touchant à leurs droits.

On sent une réelle volonté de marquer la présence et le rôle joué par la communauté musulmane en République Démocratique du Congo.

Shaykh Shukurani Byarufu : Oui. C’est en cela que nous souhaitons positionner la religion islamique comme partenaire privilégié de l’Etat dans le cadre socio-culturel et économique, ainsi que pour la consolidation d’une paix durable en Ituri. Comme vous le savez, il y a un problème de visibilité de la communauté musulmane dans ce pays, alors que les musulmans contribuent au développement du Congo, dans le cadre social, économique, etc… C’est comme si les gens ne nous voyaient pas, mais ça vient aussi de nous. Il nous faut faire un effort pour médiatiser nos actions, inviter les responsables politiques à nos événements, qu’ils participent à nos actions, car nous sommes des musulmans congolais, mais nous sommes des patriotes qui souhaitons aussi contribuer au développement de ce pays.

Médiatiser vos actions, cela peut par exemple passer par la communication via votre radio islamique basée à Bunia, Peace FM ?

Une recommandation a justement été faite à la région islamique de Bunia afin de rechercher des partenaires potentiels pouvant nous aider à former, informer et éduquer la population musulmane en Ituri, et à améliorer la capacité de notre radio, Peace FM. Nous émettons à 10 Watts seulement, et nous recherchons à aller à une puissance d’au moins 300 Watts, qui puisse au moins résister aux émetteurs de l’Ituri, qui émettent presque tous entre 500 et 1000 Watts. Nous voulons faire un effort pour améliorer la qualité d’écoute de cette station radio, c’est pourquoi nous recherchons des partenaires potentiels.

Le secrétaire général adjoint des Nations Unies chargé des opérations de maintien de la paix, le Français Hervé Ladsous, affirmait la semaine dernière que le groupe ADF-Nalu, qui sévit sur le territoire de Beni (Nord-Kivu), avait des liens avérés avec les Shebab somaliens. Que vous inspire cette affirmation ?

Shaykh Shukurani Byarufu : Peu importe. Il peut dire ce qu’il veut, dire ce qu’il pense, mais reste à prouver si ces gens-là sont des islamistes, prouver qu’ils sont bien musulmans. Il dit qu’ils sont en connivence avec les Shebab somaliens, et bien moi je ne le crois pas, et je ne le pense même pas. Même les gens du Nord-Kivu ne sont pas de mèche avec eux car les musulmans du Nord-Kivu, comme nous, musulmans de l’Ituri, nous prônons la paix, et nous ne pouvons pas nous joindre à des groupes pareils, encore moins les soutenir. Toute personne peut s’identifier, même d’apparence, à un musulman, notamment par l’habillement, mais ce ne sont pas des musulmans pour autant. Les vrais musulmans du Nord-Kivu sont ceux qui prient dans les mosquées, respectent le Coran et la Constitution de notre pays, car nous sommes des patriotes, nous aimons notre pays, nous sommes prêts à dénoncer tout fauteur de trouble, qu’il soit musulman ou non. Nous pensons à conscientiser et sensibiliser les musulmans pour qu’ils sortent de l’ignorance, car l’ignorance tue les musulmans. Nous voulons aussi former les imams, mais surtout dénoncer les fauteurs de trouble et demander aux Ituriens de les condamner et de se désolidariser de ceux qui ternissent l’image de l’islam, car nous ne pouvons pas accepter ça !

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Comment s’est réorganisée l’entité islamique de l’Ituri, qui n’était alors qu’un district, après le redécoupage des provinces en RDC ? 

Shaykh Shukurani Byarufu : Se référant à notre statut régissant la communauté musulmane, à son article 8, point 4, l’entité islamique est une entité qui contient deux régions, ou plus. Chez nous, il y avait déjà deux régions islamiques : celle de Bunia, et la région islamique Mambasa, ce qui nous permettait d’être une entité islamique. Après cela, nous avons organisé en conférence la répartition de 5 régions islamiques, y compris celle de la ville de Bunia, il y a donc : la région islamique de Bunia, celle d’Aru, celle de Mambasa, a région islamique de Rumu, de Djugu et de Mahagi.

L’Ituri a énormément de potentialités. Il a des frontières avec l’Ouganda vers l’est et le sud, mais aussi avec le Soudan du Sud, nous pensons que tout cela peut nous permettre d’organiser notre entité et de nous développer en contactant nos partenaires extérieurs. Nous avons également la possibilité de faire faire étudier nos potentielles ressources en Ouganda, en Tanzanie ou au Kenya.

Pour conclure, je tiens à lancer un appel aux musulmans de la diaspora, en Belgique, en France, et à ceux du monde entier afin qu’ils nous prêtent main forte, car nous manquons cruellement de fournitures scolaires, de livres et de manuels en français. Ici en Ituri nous n’avons jamais reçu aucune aide provenant de l’extérieur. Nous avons réellement besoin du soutien de nos frères pour mener à bien nos projets, aussi bien celui des écoles islamiques que celui de notre radio islamique locale, Peace FM.

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Propos recueillis par Hakim Maludi.

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