Le sergent Malamine Camara
Le sergent Malamine Camara (1850-1886)

Contrairement aux musulmans de la République Démocratique du Congo, qui sont essentiellement des « enfants du pays » (bana mboka), l’islam au Congo Brazzaville a toujours été intimement lié à l’Afrique de l’Ouest, dont les descendants, puis les ressortissants, ont contribué à l’implantation de la religion dans le pays. Parmi les pionniers de cet islam congolais, le sergent Malamine Camara. Portrait.

Depuis le Sénégal, d’où il prépare au nom de la France sa deuxième expédition dans l’Ogoué (Gabon actuel) et au Congo, Savorgnan de Brazza choisit de s’entourer d’une escorte de noirs dont fait partie le sergent Malamine Camara, qui marquera profondément l’Histoire du pays. Son sens du partage, sa grande générosité et son courage lui ont valu les plus grands honneurs, décoré de la Médaille militaire, une rue porte son nom à Dakar. A Brazzaville, la première mosquée du pays, dans le quartier sénégalais, date de l’époque du sergent Malamine.

A forte majorité chrétienne, le Congo Brazzaville a presque toujours assimilé l’islam aux nombreux ouest-africains (sénégalais, maliens, guinéens) présents sur son territoire. Gérant aussi bien les commerces que les grandes mosquées du pays, ces ouest-africains ont souvent été montrés du doigt pour leur mainmise sur la communauté musulmane du Congo, bien que les hautes instances religieuses soient toujours aux mains d’enfants du pays. Depuis quelques années, les congolais, qui se convertissent de plus en plus à l’islam, se réapproprient cette religion en lui donnant une tonalité beaucoup plus locale, tout en tentant de juguler les extrémismes craints par une population globalement hostile à l’islam.

Extrait de la Biographie des coloniaux illustres, Paris, Imprimerie nationale, 1935.

« En 1879, de Brazza revenait de son premier voyage dans le Haut-Ogooué. Quelques mois après, sans prendre le temps de se reposer des fatigues endurées, il obtenait une nouvelle mission du gouvernement et repartait, le 27 décembre de la même année pour le Gabon. En passant à Dakar, il choisit comme chef de ses dix laptots* un caporal sénégalais – qui allait bientôt être promu sergent – Malamine. Grand gaillard, d’une trentaine d’années, vigoureux et adroit, Malamine avait appris à naviguer sur les chaloupes du Sénégal. Aussi dès son arrivée au Gabon, au début de 1880, se révéla-t-il piroguier habile et sut-il faire franchir à ses hommes, sans difficulté, les rapides tumultueux et perfides de l’Ogooué. Son ascendant naturel sur les autres indigènes, son coup d’oeil, son intelligence et son dévouement, décidèrent de Brazza, au moment où il laissait à Franceville la plus grande partie de ses compagnons, à ne pas se séparer de Malamine dans son raid.

En août 1880, après d’inimaginables efforts, de Brazza et sa petite escorte atteignaient enfin, en pleine nuit, une colline d’où leur vue «s’étendait sur une immense nappe d’eau dont l’éclat argenté allait se fondre dans l’ombre des hautes montagnes» ; c’était, venant du nord-est «où il apparaissait comme l’horizon d’une mer», le Congo.

Savorgnan de Brazza
Savorgnan de Brazza

Le 3 octobre, de Brazza signait avec Makoko, roi des Batékés, un traité établissant les droits de la France sur la rive droite du grand fleuve. Ce succès obtenu, de Brazza laissant la garde du pavillon français à Malamine, partit vers l’ouest pour atteindre directement l’océan. Regagnant Libreville par mer, il revenait à Franceville vers le reste de la mission, continuant son travail d’organisation, puis rentrait en France. Malamine restait sur les rives du Congo avec deux laptots. Il disposait, en outre, de quatre cents cartouches plus ou moins avariées. Autour de lui, à perte de vue, un pays inconnu, dont les habitants n’avaient pas tous bonne réputation. C’est alors que va subitement s’affirmer la figure de Malamine, diplomate avisé autant que chef énergique. Cette force qu’i puise dans la garde du drapeau qui lui a été confié, il la fait rayonner autour de lui. Son habileté, sa franchise créent, parmi les chefs indigènes, un réseau d’amitiés ; son prestige s’étend, son autorité se confirme chaque jour sur toute la rive droite du Pool. Malamine allait bientôt avoir à se servir de cette autorité dans des conditions pathétiques.

L’explorateur Stanley, Boula Matari ou le briseur de rocs, arrivait en 1881 à proximité de M’Foa, siège du « gouvernement » de Malamine. Ce dernier n’hésite pas. Habillé de façon aussi réglementaire que possible, précédé de son précieux pavillon, il se porte, muni de la copie du traité signé entre Makoko et Brazza, à la rencontre de Stanley.
Et dans cette entrevue qui a lieu près de Djoué, le calme résolu et la fière énergie du Sénégalais font reculer Stanley. Mais Boula Matari reste dans le voisinage. Aussi Malamine redouble-t-il d’activité auprès des chefs indigènes. Entre-temps, il reçoit la visite du père Augouard et lui témoigne une grande joie de revoir « un de ses semblables ». « Jusqu’à présent, ajoute-t-il, j’étais le seul blanc du pays… » Stanley ne s’avoue pas vaincu.
Ayant réussi à monter son vapeur – une machine qui va toute seule sur l’eau et fait tant d’impression sur les indigènes – il aborde avec de nombreux soldats le 1er janvier 1882 devant le poste de Malamine. Celui-ci ne bronche pas. A Stanley, qui souligne ironiquement la faiblesse de son poste et de ses ressources, et le menace presque ouvertement, il répond que « ni lui, ni ses laptots ne sont évidemment de taille à lutter contre l’équipage et le vapeur, mais, si petit que fût son poste, il représentait une grande force lointaine avec laquelle Stanley hésiterait sans doute à se mesurer. » Il ajoute que « son devoir étant d’exécuter à la lettre la consigne reçue, il n’y faillira pas. » Et Stanley repassa le fleuve. Malamine reçut pourtant un jour l’ordre de quitter M’Foa : le gouvernement français renonçait au Congo. Malamine n’en pouvait croire ses oreilles et, comme il avait reçu cet ordre verbalement, d’un indigène, il fit répondre qu’il n’abandonnerait sa mission que sur un ordre transmis par un blanc.
Le 1er mai 1882, cet ordre lui était porté par un quartier-maître français. Partir ? Rester ? Une lutte violente dut se livrer dans le cœur du Sénégalais : il sentit obscurément que « ce n’était pas possible ». Pourtant le papier était là, signé d’un lieutenant de vaisseau français. « Obéir ! » La consigne douloureuse, mais à laquelle on ne résiste pas, prévalut et Malamine partit. Mais il fit de son départ un simple voyage et promit de revenir bientôt avec de Brazza. Son engagement expirait. Il ne le renouvela pas et alla cacher sa tristesse dans son pays natal.
Et c’est dans son pays que, tout entier encore à la pensée des longs mois passés sur les bords du Congo, il apprit un jour – avec quelle joie – que son ancien chef, de Brazza, le rappelait d’urgence pour revenir sur les rives du Poll. Après un voyage où il joua un rôle important, Malamine revit son ami Makoko : il n’avait pas menti, il revenait… avec de Brazza. En 1885, Malamine recevait la Médaille militaire. Sa santé s’étant altérée, il rentrait au Sénégal où il mourait pauvrement en 1886 ».

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