Le volcan Nyiragongo depuis le toit de la mosquée de Goma (Nord-Kivu)
Le volcan Nyiragongo depuis le toit de la mosquée de Goma (Nord-Kivu)

En proie à l’insécurité et au règne des groupes armés, le Nord-Kivu a vu poindre au fil des derniers mois une vague de rumeurs complotistes quasiment sans précédent dans l’Histoire de la République Démocratique du Congo.

Frontalière de l’Ouganda, mais surtout d’un Rwanda accusé de piloter la déstabilisation de la région et d’y instaurer le chaos, le Nord-Kivu apparaît depuis des décennies comme une province totalement hors de contrôle. La porosité de ses frontières, le rôle trouble de ses voisins, la convoitise suscitée par ses sous-sols, mais surtout l’impuissance de l’Etat à la sécuriser sont autant de motifs, pour divers activistes, journalistes ou citoyens lambdas, de voir à travers les conflits régionaux un vaste complot savamment orchestré. Si la théorie de la balkanisation de l’Est de la RD Congo revient comme un leitmotiv à chaque fois qu’un groupe armé est tristement mis en lumière : M23, FDLR, ou aujourd’hui ADF, différents scénarios plus ou moins fantaisistes sont souvent imaginés par les uns et les autres pour la mise en place d’un plan pourtant qui lui a toujours été considéré comme bien réel.

A Beni, Butembo, Lubero, Oïcha, Eringeti, Walikale, et même Goma, la communauté Nande est ainsi convaincue qu’on cherche à la voir disparaître totalement du Nord-Kivu. Pour elle, les ADF, mais également les autres groupes armés qui sévissent dans toute la région sont téléguidés par le Rwanda, avec  la complicité prétendue du pouvoir congolais, pour l’exterminer afin de la remplacer par des Hutus rwandophones qui viendraient finalement parachever l’annexion du Nord-Kivu par Kigali. Cette crainte, cette psychose liée à un risque de balkanisation pourtant reconnu et confirmé par experts et historiens, a dernièrement été alimentée par trois grandes rumeurs qui auraient pu causer encore plus de tort à la province si elles avaient été prises au pied de la lettre.

  • Le génocide par la vaccination.

Ciblée par l’UNICEF et l’OMS, la province du Nord-Kivu a connu plusieurs grandes campagnes de vaccination en l’espace de 3 mois au printemps 2016. Lutte contre la polio, mais surtout contre la méningite, ne se sont pourtant pas déroulées comme prévu dans la province, la faute à des rumeurs tenaces, teintées de mysticisme et de superstition locale, sur un prétendu programme d’élimination des populations autochtones sur ordre de l’ennemi. En effet, de nombreux habitants se sont étonnés de voir la campagne de vaccination contre la méningite ne cibler que les jeunes de 0 à 29 ans, suivant pourtant la procédure normale. Les villageois ont interprété cette sélection comme une volonté d’éliminer la jeunesse, les forces vives de la société, afin de faciliter le travail des groupes armés, notamment des ADF, en accélérant le génocide des autochtones. Cette paranoïa a été poussée à son paroxysme lorsque les populations ont refusé d’accepter les moustiquaires offertes par les organisations humanitaires, les soupçonnant d’être empoisonnées et d’être, là aussi, des moyens d’en finir avec leur présence à l’Est du Congo. A chaque fois, des autorités politiques et religieuses locales, toutes confessions confondues, auront été dépêchées pour sensibiliser la population et la rassurer sur le caractère purement médical et sanitaire de ce type de démarches.

  • « Le président Kabila achemine des armes chimiques dans le Kivu ».

Apparue sur Twitter, cette rumeur, jamais vérifiée, a eu le don d’exacerber un peu plus une paranoïa et une angoisse déjà à son paroxysme, essentiellement auprès des congolais connectés. En effet, peu répandue au sein de la population et restreinte à la twittosphère, la rumeur n’aura pas eu le retentissement des autres bruits qui auront agité la province du Nord-Kivu. Surfant sur la théorie selon laquelle le président Kabila œuvrerait au bénéfice du Rwanda en massacrant sa propre population à l’Est, cette rumeur laissait clairement entendre que le chef de l’Etat congolais avait décidé d’employer une méthode radicale pour faciliter une installation rwandaise dans un Kivu débarrassé de ses autochtones. Un scénario considéré comme purement complotiste, qui fait cependant écho aux accusations de l’opposante Eve Basaiba Masudi, qui avait désigné le président Kabila comme responsable direct des tueries sur les populations civiles à Beni. Une prise de position violente, qui pourrait valoir aujourd’hui à l’opposante d’être poursuivie pour outrage au Président de la République.

 

  • Le 28 juin 2016, date de la proclamation de l’indépendance de la République du Kivu.

Autre vent de panique, beaucoup plus récent celui-ci, avec les rumeurs relayées via les réseaux sociaux mais aussi et surtout sur le terrain, autour de la création d’une « république indépendante du Kivu » en date du 28 juin 2016. De nombreux activistes kivutiens, liés ou membres de la Véranda Mutsanga notamment, se sont ainsi servis de l’insécurité galopante à Butembo pour affirmer qu’un nouveau groupe armé allait y apparaître pour contribuer à la partition d’un Nord-Kivu qui déclarerait son indépendance deux jours avant la fête nationale de la RDC. Vivement combattue pour son côté surréaliste, cette rumeur aura eu la particularité d’être tuée par des voix s’étant élevée des rangs même de ses instigateurs. Alors qu’elle souhaitait appeler les populations du Nord-Kivu au réveil, à la vigilance et au sursaut, les antennes d’activistes à l’origine de cette rumeur auront au contraire subit un flot de critiques et de remises en cause sur le caractère parfois extrémiste de leur engagement.

Repeuplement des zones désertées par des populations étrangères, complicité de l’Etat dans les massacres de Beni, formation de nouveaux groupes armés sur ordre du gouvernement, la situation sécuritaire chaotique dans le Nord-Kivu continue à alimenter les fantasmes les plus fous et les rumeurs les plus effrayantes. Si certaines accusations sont loin d’être à prendre à la légère, au vu de l’évolution des événements, les informations circulant dans et au sujet de la région sont la plupart du temps des interprétations hâtives d’une situation particulièrement illisibles, ou tout simplement des inventions pures et simples.

 

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