Docteur Denis Mukwege

Directeur de l’hôpital de Panzi, à Bukavu (Sud-Kivu), le docteur Denis Mukwege est l’une des personnalités publiques congolaises les plus considérées aussi bien en République Démocratique du Congo qu’à l’international. Un statut que le gynécologue s’est pourtant toujours refusé à utiliser à des fins politiques, alors que ses admirateurs sont de plus en plus nombreux à souhaiter le voir se lancer dans la course à la présidentielle.

Moïse Katumbi, Vital Kamerhe, Etienne Tshisekedi, ou encore Ève Bazaiba Masudi du MLC comptent aujourd’hui parmi les opposants les plus en vue face à un pouvoir soupçonné de vouloir se maintenir au-delà du mandat présidentiel tel qu’il est prévu par la Constitution, à la fin de l’année 2016. Mais alors que leur cohésion s’est effritée en même temps que l’utopie d’une opposition unie face au président Kabila, un autre personnage central s’est tenu loin de ces guerres politiques et luttes d’influence, le docteur Denis Mukwege. Pourtant, « l’homme qui répare les femmes » a au moins la même stature, l’expérience politique en moins, que la plupart des noms régulièrement cités pour succéder à Joseph Kabila à la tête de la République Démocratique du Congo. Prix Sakharov 2014, proche de décrocher le Prix Nobel de la Paix à deux reprises, le natif de Bukavu, qui croule sous les distinctions et récompenses, s’est construit une dimension de présidentiable en portant les conflits et souffrances locales à l’échelle internationale.

« La région où je vis est l’une des plus riches de la planète, pourtant, l’écrasante majorité de ses habitants vivent dans une extrême pauvreté liée à l’insécurité et à la mauvaise gouvernance, dénonçait ainsi le docteur lors de sa remise du Prix Sakharov. Le corps des femmes est devenu un véritable champ de bataille, et le viol est utilisé comme une arme de guerre. Les institutions ne sont pas encore en mesure ni de protéger la population, ni de satisfaire à ses besoins de base. »

Alors que la sortie du film « L’homme qui répare les femmes, la colère d’Hippocrate » l’année dernière aurait pu signer le lancement de sa carrière politique et de sa course à la présidentielle, le docteur Denis Mukwege refusera de céder aux sirènes du pouvoir et ne profitera pas de sa surmédiatisation d’alors pour venir bouleverser l’ordre, d’aucuns diraient le désordre, établi dans la classe politique congolaise. Mais au printemps dernier, face à la multiplication des massacres dans le territoire de Beni, le docteur publiera un communiqué au vitriol contre la passivité des dirigeants congolais, en demandant à la communauté internationale de prendre en main la situation à l’Est de la République Démocratique du Congo.

« Alors que nos gouvernants organisent une impasse politique et se livrent, à plus de 2000km de Beni, à une fausse bataille d’interprétation de notre Constitution qui constitue en réalité une démarche bassement politicienne ayant pour objectif de perpétuer un chaos organisé visant la préservation des privilèges de quelques proches du pouvoir, le mal court, traverse nos villages laissant, derrière lui, terreur, chaos, sang et maisons en feu ».

Dénoncer, accuser, utiliser sa notoriété pour la défense du peuple, des victimes de la guerre, des activistes et opposants politiques emprisonnés, tout en gardant ses distances par rapport à cette jungle politique congolaise où vieux éléphants et jeunes fauves continuent à s’affronter. Fidèle à ses principes, à une ligne de conduite tracée autour de l’aura de celui qui reste vu comme un homme droit, honnête, « propre », et qui contrairement à la grande majorité des opposants actuels, n’a aucun passé commun avec le pouvoir. Au contraire, Denis Mukwege aura survécu à une mystérieuse tentative de meurtre en octobre 2012, qui l’obligera à quitter temporairement la République Démocratique du Congo, avant de regagner Bukavu triomphalement quelques mois plus tard.

Aujourd’hui, alors que les mouvements d’opposition fourbissent leurs armes pour contrer toute tentative de glissement du mandat présidentiel en fin d’année, c’est le peuple qui somme le docteur d’aller encore plus loin dans ses prises de position et ses dénonciations. Hier, à l’appel du Front Citoyen et de Filimbi, plus d’un millier de jeunes ont marché à Bukavu pour exiger le respect des délais constitutionnels. La manifestation, qui s’est comme souvent à Bukavu, déroulée dans le calme, s’est achevée à l’hôpital Panzi, où les activistes ont demandé au docteur Mukwege de devenir le « porte-voix » du mouvement Filimbi. Poser un premier pied dans l’arène ? Conscient de la portée d’un tel geste et de ce qu’impliquerait une acceptation claire de ce rôle citoyen à la forte tonalité politique, il est resté relativement vague face à la demande des activistes, déclarant simplement que « c’est une responsabilité lourde qui ne peut pas être portée par une seule personne, un seul citoyen, nous portons tous cette responsabilité ».

Lassée par une classe politique, majorité comme opposition, souvent perçue comme illisible et loin des préoccupations du peuple, une partie de la population congolaise verrait d’un bon œil une candidature officielle du docteur à la présidence de la République. En effet, nombreux sont ceux qui saluent l’engagement de Denis Mukwege, pleinement tourné vers l’humain, la construction de la paix, la préservation des richesses et la protection de la femme, quand d’autres axent leur discours sur le seul départ du président Kabila. « Ils ont organisé une marche, ils y ont surtout crié contre le troisième mandat, mais pendant ce temps, quelles propositions pour Beni ? Regrettait le chef de l’entité islamique du Sud-Kivu après la marche du 26 mai dernier. Je dis cela car un parti politique est une institution civique, et pour être un contre-pouvoir productif, ils doivent aussi éduquer efficacement leur base, mais au lieu d’éduquer la base, ils ne parlent que du dialogue et du troisième mandat », ajoutait celui qui avoue considérer le docteur Denis Mukwege comme « un ami ».

« Je ne souhaite pas devenir candidat, je suis un simple citoyen qui donne son avis sur la vie politique de son pays, déclarait-il pourtant au printemps dernier. Tout Congolais peut s’engager dans une action réformatrice de son pays. »

Mais jusqu’à quand Denis Mukwege pourra-t-il tenir face à une pression et un engouement populaire de plus en plus forts, surtout dans son Sud-Kivu d’origine ? Alors que sa volonté de se tenir à l’écart du jeu politique semble intacte et sincère, le célèbre gynécologue continue d’incarner, peut-être plus que n’importe qui d’autre, l’espoir, la paix et l’unité. Nul ne sait quelles seront les suites au plébiscite de la jeunesse venue hier à l’hôpital Panzi, comme l’implorer sous ses fenêtres de parler en son nom, lui qui est dépourvu de toute expérience politique et qui n’est pas issu du monde militaire, mais médical, une première mais aussi un symbole fort dans le contexte sécuritaire actuel en République Démocratique du Congo.

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