Victime collatérale des massacres qui se succèdent à Beni, après avoir vu certains de ses leaders être soupçonnés de collusion avec les présumés-ADF, la communauté musulmane répond-elle réellement à l’immense défi qui se dresse face à elle dans cette partie du pays ?

Beni RDC1

En République Démocratique du Congo, l’attitude des leaders de la communauté musulmane tranche du tout au tout avec celle de ses homologues catholiques, plus prompts à prendre des décisions fortes, voire radicales lorsqu’ils estiment que cela s’impose. Alors que la CENCO (Commission Épiscopale Nationale du Congo) décide de claquer la porte au dialogue national, jugé pas assez inclusif, la COMICO s’y maintient. Quand les prêtres assomptionnistes critiquent ouvertement les autorités pour leurs manquements, voire même pour leurs prétendues complicités dans la tragédie de Beni, les instances islamiques se terrent dans le silence. Si nos amis chrétiens, majoritaires, sont logiquement plus écoutés dans le pays, et bénéficient d’un statut historique de contre-pouvoir particulièrement influent, la voix des leaders musulmans se doit de peser davantage, à plus forte raison dans les circonstances actuelles. En réalité, notre communauté est pour l’heure une communauté de réaction plus qu’une communauté d’action. Face aux propos incendiaires de Lambert Mende sur d’éventuelles complicités des ADF au sein de certaines mosquées du Nord-Kivu, les musulmans se sont dressés comme un seul homme. Criant à l’insulte, au procès en islamophobie, clamant et répétant que l’essence-même de l’islam était la paix et la tolérance, les musulmans congolais auraient pu, et probablement du, aller plus loin en saisissant l’occasion pour s’impliquer davantage dans le combat pour la vérité à Beni-Lubero. Aux avants-postes dans la lutte pour la paix, c’est vrai, la communauté locale s’investit corps et âme dans la sensibilisation contre l’enrôlement des groupes armés, la promotion de la coexistence pacifique, mais aussi dans les débats interconfessionnels et la prédication islamique. En revanche, concernant la quête de la vérité, notamment sur l’identité réelle des auteurs des massacres, c’est un silence pesant qu’observent les autorités islamiques congolaises.

Il faut dire que dans le territoire de Beni, des prêtes influents comme le plus célèbre d’entre eux, le Père Vincent Machozi, ont perdu brutalement la vie presque instantanément après avoir dénoncé la situation et désigné l’Etat congolais, l’Ouganda et le Rwanda comme responsables directs des massacres. Tués, kidnappés, disparus, nombreux sont les hommes d’église qui ont payé de leur vie leurs prises de position non seulement sur le conflit, mais aussi sur sa finalité : la balkanisation de l’Est congolais. Face à cela, la communauté musulmane, guidée par son refus d’agir sous l’effet de la passion et de l’émotion, évite de s’avancer sur ce type de questions, qu’elle assimile à de l’empiétement sur le terrain politique. Mais quels actes mener alors ? Quel combat mener efficacement en faveur de Beni en faisant honneur au message véhiculé par le Prophète Muhammed (paix et bénédictions d’Allâh sur lui) ? Comment conscientiser la totalité des musulmans congolais sur le drame vécu par nos frères à l’Est si l’on craint de poser les véritables questions sur Beni ? Alors que deux imams, Hamza Baguma et Djibril Muhindo, jusqu’alors hautement respectés des fidèles de Butembo, sont toujours sur le banc des accusés du tribunal militaire d’exception de Beni, la communauté musulmane ne doit-elle pas faire évoluer son combat en exigeant qu’une enquête soit menée afin que véritables les auteurs des tueries ne soient identifiés ?

Aujourd’hui, ces revendications, cette lutte pour la vérité est menée par la société civile de Beni, certaines associations des droits de l’homme, ainsi que les communautés catholiques et assomptionnistes. Toutes demandent l’intervention de la Cour Pénale Internationale, toutes soutiennent que les massacres de Beni sont motivés par d’autres plans que le pseudo-projet djihadiste des ADF pour l’Est de la RDC. Du côté de la communauté islamique, l’attentisme prévaut, on dit faire confiance à la justice, quitte à passer à côté d’un combat pourtant primordial pour la fin de tueries qu’on continue officiellement à attribuer à une version extrémiste de notre foi. L’Histoire dira peut-être si cette prise de position, cet attentisme assumé était l’attitude adéquate à adopter. Mais si cette voie pour laquelle nos leaders ont opté se fait au prix de vies humaines qui auraient pu être épargnées, alors à n’en pas douter, nous devrons en rendre compte devant notre Seigneur.

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