Depuis plusieurs mois maintenant, la ville de Butembo connaît une succession d’événements plus explosifs les uns que les autres, sur fond de crise sécuritaire à Beni et d’incertitude sur l’avenir politique du pays. Explications.

siège de la Véranda-Mutsanga à Butembo
siège de la Véranda-Mutsanga à Butembo

La fausse-jumelle de Beni, qui vit chaque nouveau massacre plus que n’importe quelle autre ville en République Démocratique du Congo. Peuplée majoritairement de Nande (ou Yira), ethnie qui se considère directement ciblée par l’insécurité permanente à l’Est du pays, Butembo présente chaque jour un peu plus les signes d’une situation insurrectionnelle en gestation.

Les dérives de la « justice populaire »

Suite au massacre du 13 août 2016 à Rwangoma, qui coûtera la vie à plus de 50 civils, les habitants de Butembo décideront de parcourir à pieds les 50km les séparant de Beni pour manifester leur soutien et partager le deuil des familles des victimes tombées sous les coups de machette des présumés-ADF. Suite à cette initiative, des volontaires parmi les habitants de Butembo vont également s’organiser en groupes d’auto-défense sous l’impulsion de la Véranda-Mutsanga, mouvement local d’activistes citoyens. Mais les choses vont vite dérapé, lorsque ces jeunes vont décider de contrôler systématiquement tous les véhicules de transports en commun jugés suspects. Passagers interrogés sur leur origine, leur destination, et lynchés, parfois à mort, lorsqu’ils ne maîtrisent pas le kinande, le dialecte local.

Lire : Butembo à feu et à sang au lendemain de la mort d’un manifestant.

C’est dans ce contexte que le 24 août dernier, suite à un « contrôle routier » réalisé par les mouvements d’auto-défense, deux femmes, prises pour des ressortissantes rwandaises d’origine Hutu, sont lynchées et brûlées vives par la foule en colère. Certains habitants de Butembo, animés par un esprit de vengeance suite au massacre de Rwangoma, considèrent alors tout sujet Hutu comme coupable, après que des rwandais aient été capturés par les FARDC dans les rangs des présumés ADF. Le drame des deux femmes tuées par la foule choquera d’autant plus qu’on saura par la suite qu’il s’agissait de deux cultivatrices congolaises qui passaient par Butembo pour rallier leurs provinces respectives.

La Véranda-Mutsanga traquée.

Lire : Entretien avec Tembos Yotama, leader de la Véranda-Mutsanga

Pour mettre fin à ces phénomènes de justice populaire, les services de sécurité ainsi que l’armée se déploieront massivement à Butembo et traqueront les meneurs présumés de ces groupes d’auto-défense. Si la Véranda-Mutsanga, face à la succession d’attaques mortelles dans la ville, lancera plusieurs appels au calme en invitant ses militants à collaborer avec la police au lieu de se rendre justice eux-mêmes, elle sera tout de même ciblée par les services de renseignement, qui arrêteront plusieurs de ses membres. Son leader, Tembos Yotama, sera poussé à vivre dans la clandestinité après avoir échappé à un enlèvement des agents de l’ANR. Révolutionnaire au départ, le mouvement citoyen aura vu cet épisode entraîner une modification de sa ligne de conduite, plus conciliante, probablement animé par la crainte de voir la ville basculer dans l’insurrection, voire dans la guerre civile.

D’un point de vue politique, le mouvement reste farouchement opposé au pouvoir. Tembos Yotama estime que le maire de Butembo n’est pas de taille à relever les défis de la ville, et que Joseph Kabila doit à tout prix quitter son poste le 19 décembre prochain.

Tembos Yotama, leader de la Véranda Mutsanga.
Tembos Yotama, leader de la Véranda Mutsanga.

La condamnation à mort des imams de Butembo.

Autre double-événement qui choquera profondément à Butembo en général, et plus particulièrement au sein de la communauté musulmane, l’arrestation puis la condamnation à mort des imams Hamza Baguma et Djibril Muhindo, qui officiaient à la mosquée centrale de la ville. Jugés par le tribunal militaire de Beni, les deux religieux ont été reconnus coupables d’être les recruteurs et idéologues des combattants ADF, que le gouvernement congolais et les FARDC ont toujours considérés comme des djihadistes. Alors que les avocats et la communauté musulmane locale ont décidé d’actionner tous les recours possibles pour éviter l’exécution des deux hommes, considérés comme des sommités religieuses dans une large partie du Nord-Kivu, les musulmans éprouvent un fort ressentiment contre le pouvoir, et plus précisément contre Lambert Mende. Le porte-parole du gouvernement avait en effet, avant-même la tenue du procès de Beni, indiqué qu’une partie de la communauté musulmane de Butembo collaborait avec les ADF, et qu’un imam avait été pris « en flagrant délit » d’enseignement djihadiste. S’il est s’est sentie injustement ciblée, la communauté musulmane a en plus accusé le ministre d’instaurer un climat dangereux et islamophobe dans le pays.

Lire : Un procès aux fortes allures de mascarade.

Preuve que personne, au sein de la communauté musulmane, ne veut croire à l’implication des imams dans les activités des ADF, la COMICO (communauté islamique au Congo), l’entité officielle de l’islam en RDC, a envoyé des représentants à Beni et Butembo pour accéder au dossier des deux hommes et tenter d’intervenir en leur faveur.

Une ville « infiltrée » par les Maï-Maï.

C’est le 15 octobre dernier que les Maï-Maï, ces miliciens guidés par des croyances superstitieuses qui s’érigent en défenseurs du peuple, ont fait irruption dans la ville. Prétendant rallier Beni pour y traquer les ADF, ils se sont heurtés aux FARDC en provoquant des accrochages menant à une bavure des militaires, qui tireront une roquette contre une école et causeront la mort de 5 personnes. Retranchés à Kabasha, près de la ferme du président Kabila, située entre Beni et Butembo, ces Maï-Maï, qu’on découvrira alors sous le nom de la secte « Corps du Christ » perdront 12 de leurs miliciens dans leurs combats avec les FARDC.

Drapeau Corps du Christ 1

Battus à Kabasha, les Maï-Maï se reconstitueront leurs troupes au Mont-Carmel, à Butembo, où ils recevront de nombreux renforts, notamment des miliciens issus des Maï-Maï Mazembe. Considéré comme sainte dans la culture Yira, la colline du Mont-Carmel servira de lieu de prière, mais aussi d’entraînement, à ces rebelles qui défieront le pouvoir en refusant de se rendre, malgré l’ultimatum des FARDC. Ces Maï-Maï feront circuler à Butembo un tract, signé par le « Général Baraka », dans lequel ils répéteront leur refus de déposer les armes, ainsi que leur rejet du pouvoir en place, menaçant même de s’en prendre à Kinshasa. Devenus indésirables à Butembo, où la population ne les soutiendra plus, ils se feront chasser sans violence par l’armée régulière.

Alors que de nombreux miliciens Maï-Maï sont soupçonnés de s’être fondus au sein de la population après avoir été délogés du Mont-Carmel, deux policiers ont été égorgés avant-hier au sous-commissariat de Furu. Réagissant à l’attaque, le maire de la ville, Sikuly Uvasaka Makala, désignera Baraka Lolwako Mumbere, le fameux « Général Baraka » comme responsable en promettant 5 000 dollars à quiconque permettra son arrestation.

Hier, c’est un jeune homme qui était lynché à mort par la foule, dans le quartier Kyaghala. Profitant des accusations de vols portées par les riverains contre les FARDC, qui occupent désormais le Mont-Carmel, la victime a été prise en flagrant délit alors qu’elle venait de voler un panneau solaire. À Butembo, où les habitants craignent désormais de vivre des tensions ethniques, mais aussi de payer le prix des exactions que pourraient commettre les Maï-Maï encore infiltrés au sein de la population, tous les indicateurs semblent annoncer des heures toujours plus sombres dans cette partie du pays. Au fur et à mesure que la date du 19 décembre approchera, les tensions pourraient prendre une forme toujours plus violente dans cette ville, où le président Kabila affiche une extraordinaire cote d’impopularité.


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