Plus de 2000 kilomètres séparent Kinshasa du territoire de Beni, abattoir à ciel ouvert d’une partie de la République Démocratique du Congo qui se sent abandonnée, aussi bien par l’Etat que par ses concitoyens de l’Ouest. C’est qu’à Kinshasa, si la situation dans le Nord-Kivu suscite émotion et compassion, on semble absorbé par bien d’autres préoccupations. Explications.

kin

L’Est des lointains swahiliphones.

« Kuna na Est » (Là-bas à l’Est), dit-on en lingala pour évoquer ces lointaines contrées à l’autre bout du pays. Plus que la distance, un fossé semble parfois séparer la capitale du reste du territoire national. Le malheur, pour les congolais du Nord-Kivu, c’est qu’à Kinshasa, on a parfois tendance à résumer la RDC à sa seule capitale, mais aussi au lingala, la langue parlée de manière quasi-exclusive dans la région. Les swahiliphones de l’Est, eux, ont toujours paru plus ou moins suspects dans la capitale depuis la chute de Mobutu et l’infiltration de forces rwandaises dans le sillage révolutionnaire de Laurent-Désiré Kabila. Pour preuve, les personnalités originaires de l’Est swahiliphones ont toujours été accueillies froidement dans la capitale : Le président de l’UNC, Vital Kamerhe, a dû à plusieurs reprises démentir les origines rwandaises que lui prêtaient ses détracteurs, alors que le chef de l’Etat Joseph Kabila, qui ne parle pas le lingala, a toujours fait l’objet de supputations du même acabit. Suivant le même mécanisme en tentant de disqualifier le katangais Moïse Katumbi, ses opposants mettent aujourd’hui en avant les origines burundaises, et avérées, de son épouse.

Contrairement à ceux de Kisangani, et même à ceux de Goma, les congolais de Beni ne sont que très peu à maîtriser le lingala. Leurs messages, leurs revendications, leur ras-le-bol et leurs souffrances ne sont exprimés que dans un swahili que l’on ne comprend majoritairement pas à Kinshasa, où les médias régionaux, comme les nationaux, ne relaient que très peu la réalité dérangeante de la situation dans le Nord-Kivu.

 

Kinshasa focalisée sur l’avenir politique du pays.

La population de la capitale s’est pourtant déjà mobilisée pour la paix à Beni, comme ce fut le cas lors de la marche de protestation du 26 mai dernier. Sauf qu’à cette occasion, la situation sécuritaire à l’Est n’était pas au coeur des revendications des manifestants, qui réclamaient en premier lieu le respect de la Constitution et le refus d’un troisième mandat du Président Kabila. Entre-temps, d’autres massacres ont été perpétrés dans le territoire de Beni, mais ils ont vite été éclipsés dans la capitale par la tenue du dialogue national et l’éclatement de l’opposition congolaise que les débats ont entraîné. Lors de la grande manifestation du 19 septembre, ce sont une nouvelle fois les enjeux politiques, certes cruciaux, qui ont inspiré les chants des manifestants, reléguant au second plan la question de Beni, par laquelle les militants du Nord-Kivu accompagnent systématiquement toutes leurs revendications politiques. Preuve du fossé qui existe entre l’Est et l’Ouest du pays à ce sujet, la messe organisée par l’Eglise catholique en mémoire des victimes des manifestations du 19 et 20 septembre à Kinshasa a été copieusement moquée par les habitants de Beni et de Butembo sur les réseaux sociaux. Ces derniers s’amusaient en effet de voir « le monde s’arrêter » pour des innocents tués à Kinshasa, quand ces mêmes drames sanglants sont considérés comme routiniers dans le territoire de Beni.

Dans les communes de Kinshasa, cafés, salons de coiffure, églises, lieux de rassemblements, sont bien plus animés par les débats sur le rôle de Vital Kamerhe pendant le dialogue national ou le jusqu’au boutisme d’Etienne Tshisekedi que par la tragédie sécuritaire à l’Est. Présent dans la conscience kinoise et rangé derrière un certain nombre de revendications populaires, le drame de Beni est indéniablement devancé par des priorités purement politiques pour les habitants de la capitale, qui espèrent toutefois que c’est par l’alternance que le pays retrouvera la paix.

Les enlèvements, les incursions de groupes armés, les maisons incendiées, le règne des Maï-Maï, la proximité de pays frontaliers considérés comme ennemis, le tout ajouté à des problématiques purement sociales ou sanitaires, nombreux sont les kinois à ignorer l’âpreté du quotidien cauchemardesque des congolais de Beni, Butembo, du Masisi, de Rutshuru ou de Nyirangongo. Eux-mêmes englués dans une situation sociale explosive, les habitants de la capitale scrutent en priorité l’actualité politique avec le ferme espoir de peser sur le destin du pays dans les semaines à venir, alors que nombre d’entre eux espèrent obtenir le 19 décembre par la force ce qu’ils estiment ne pas avoir pu obtenir par la négociation.

D’un point de vue politique, mis à part Moïse Katumbi, qui a déclaré qu’il aurait été préférable qu’un dialogue se tienne sur la situation à Beni, majorité et opposition subissent un même rejet de la part des populations exposées à l’insécurité et aux massacres dans le Nord-Kivu. Occupée à redistribuer les cartes de l’échiquier politique congolais à travers le dialogue, Kinshasa, et sa rue avec elle, ont donné l’impression de se déconnecter un peu plus de l’urgence de la situation à l’Est d’un pays aux innombrables problèmes, qui font tous figure de priorité absolue.




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