Après quatre ans et demi de règne, la page du gouvernement Matata s’est refermée cette semaine, clôturant ainsi une période durant laquelle notre communauté aura été méprisée, déconsidérée et dangereusement ciblée par plusieurs attaques de nature à nous stigmatiser.

L'ex-Premier Ministre Matata-Ponyo et Lambert Mende.
L’ex-Premier Ministre Matata-Ponyo et Lambert Mende.

C’est qu’au départ, une timide lueur d’espoir maintenait en vie nos attentes sempiternelles d’obtenir enfin la reconnaissance que nous nous pensions en droit de mériter de la part d’un gouvernement de la République. Une part comprise, d’après des estimations non-officielles, entre 12% et 15%, d’aucuns avancent même le chiffre de 20%, ça compte, même quand celle-ci constitue la communauté musulmane. Les doléances étaient claires, voulues en conformité avec la laïcité de l’Etat, formulées en plusieurs occasions, et systématiquement restées lettre morte. Par le biais de la Communauté Islamique en République Démocratique du Congo (COMICO), trois grandes revendications ont ainsi été soumises au gouvernement d’Augustin Matata-Ponyo, personnage respecté au sein de la communauté. Grands absents du paysage médiatique, politique et social, les musulmans congolais souhaitaient tout d’abord obtenir les garanties d’une meilleure représentativité au sein des institutions congolaises, osant parfois aller jusqu’à revendiquer quelques postes, même symboliques, dans le gouvernement. Sur cette question, en dépit de la participation active de la COMICO aux assises des concertations nationales, qui ont abouti en 2014 à la formation de la nouvelle équipe Matata, ce dernier a tout bonnement snobé leurs requêtes, provoquant les premiers signes de frustration des musulmans vis-à-vis de la nouvelle administration. Deuxième demande insistante, elle non plus jamais exaucée par l’ex-Premier Ministre, celle de voir les jours de l’Aïd El-Fitr et de l’Aïd El-Adhâ (tabaski) être déclarés fériés à l’échelle nationale, afin de permettre aux musulmans de célébrer leurs fêtes religieuses en famille, sans avoir à compter sur le bon-vouloir d’un patron ni à se rendre coupables d’un absentéisme scolaire prémédité de leurs enfants. Enfin, en faveur de nos frères, nombreux, engagés dans la défense et la protection du pays, maintes demandes ont été formulées pour que des aumôniers musulmans soient autorisés au sein de l’armée, mais aussi de la police et du corps médical, comme cela a toujours existé avec les pasteurs et hommes d’Eglise, qui interviennent régulièrement dans les camps militaires. Là aussi, promesses et fin de non-recevoir non avouées auront été les seules réponses adressées aux instances officielles de l’islam congolais.

Ne pas nous écouter est une chose, nos demandes n’étaient-elles peut-être pas, selon l’interprétation de l’administration Matata, en adéquation avec l’esprit de la laïcité à la congolaise. Le président Kabila offrira même quelques jeeps à certains de nos imams pour mieux faire passer la pilule, avant de nous asséner le coup de grâce à travers la justification officielle des massacres de Beni. Tribun hors-pair, Lambert Mende aurait pu mettre ses dons d’orateur et son éloquence panachée au service de causes bien plus nobles, mais le porte-parole du gouvernement Matata, par ailleurs ministre de la communication et des médias, se découvrira de mystérieux talents d’interprète du non moins mystérieux mouvement rebelle ougandais des ADF. Réduit à peau de chagrin et à l’agonie il y a quelques années seulement, ce groupe se régénérera miraculeusement en automne 2014 pour débuter une série de massacres abominables sur les populations civiles du territoire de Beni et de Lubero. Deux années de tueries, plus de 1000 morts, selon la société civile locale. Aucune revendication, aucun chef clairement identifié depuis l’arrestation de Jamil Mukulu en été 2015, aucune présence sur les réseaux sociaux, à l’heure où tous les groupes islamistes de la planète usent et abusent de supports médiatiques, et pourtant, ce gouvernement, par la voix de Lambert Mende, répétera à qui veut l’entendre que la RDC fait face au djihadisme international, et que les ADF bénéficient de complicités claires au sein de certaines mosquées du Nord-Kivu. Des propos incendiaires qui auraient pu, sans la présence d’esprit et la clairvoyance de nos frères chrétiens, déclencher des représailles sanglantes ou un scénario centrafricain dans notre pays. Deux imams respectés ont été condamnés à mort, à la surprise générale de notre communauté, d’autres ont été arrêtés temporairement, tout semble avoir été fait pour que la situation à Beni soit lue sous un prisme « islamiste » qui ferait indirectement de tout musulman congolais un suspect potentiel, un sympathisant présumé des « égorgeurs ». Car si le président Kabila avait déjà invité, l’année dernière, la population à ne pas faire d’amalgame entre les présumés-islamistes des ADF et les musulmans congolais, Lambert Mende aura pour sa part fait fi de toute précaution lors de ses dernières saillies verbales. De leur côté, les Akili Mundos Muhindo et quelques officiers incriminés par l’ONU pour leur rôle dans la pérennisation du chaos à Beni, n’auront jamais été inquiétés, laissant à des pseudos-islamistes muets, sans revendications et ne reprenant absolument aucun code du djihadisme mondial, endosser seuls les habits de parfaits coupables d’une crise face à laquelle le gouvernement d’Augustin Matata-Ponyo aura lamentablement échoué.

Des demandes non exaucées, une complicité tacite avec les crimes de Beni suggérée, au point de faire vivre aux musulmans du pays, au cours de ces trois derniers mois, la situation la plus inconfortable depuis l’accession à l’Indépendance, l’équipe Matata-Ponyo nous aura exposé à des doutes et des peurs jamais connues jusqu’alors. À un mois jour pour jour d’une date du 19 décembre qu’ils espèrent sans violences ni effusion de sang, les musulmans congolais, à l’image de l’ensemble de leurs compatriotes, souhaitent voir s’amorcer de véritables changements à absolument tous les échelons de la vie nationale. De nouveaux visages apparaîtront, réussiront-ils, peut-être, là où leurs prédécesseurs, chantres de la « révolution de la modernité » ont échoué. Vis-à-vis de ces derniers, le pardon finira par prendre le pas sur la rancune, mais au sein de la communauté musulmane congolaise, nous ne les regretterons pas.

« Tu ne cesseras de découvrir leur trahison, sauf d’un petit nombre d’entre eux. Pardonne-leur donc et oublie [leurs fautes]. Car assurément, Allâh aime les bienfaisants ». (soûrate Al-Maîdah, v.13)





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