Moins connu que Tippo-Tip, dont il fut l’un des plus proches collaborateurs, Rumaliza – Muhammad Bin Khalfân Al Barwani de son vrai nom – a pourtant lui aussi joué un rôle considérable au cours du règne des Arabes sur l’Est du Congo. Voici son portrait.

Sultan d’Ujiji

Né aux alentours des années 1850 à Lindi (Tanzanie actuelle), il appartient au clan des Barwani qui ont quitté Zanzibar pour s’établir sur cette ville du littoral de l’Océan Indien afin d’y développer leurs activités commerciales. C’est en 1879 que Rumaliza est pour la première fois mentionné par les explorateurs européens présents dans la région des Grands Lacs. Sultan d’Ujiji, sur la rive gauche du lac Tanganyika, c’est à partir de cet important comptoir commercial qu’il dirige le trafic d’esclaves et d’ivoire grâce auquel il fait fortune. Dès le début des années 1880, il mène des raids sur le Rwanda afin de s’approvisionner en esclaves, et il accompagne Tippo-Tip dans ses opérations au Congo, au point de devenir une sorte de vassal du puissant chef arabe établi en territoire congolais. De la même manière que le surnom donné à Tippo-Tip (Hamed Bin Muhammed Al Majrebi de son véritable nom) a prêté à diverses interprétations, celui de Rumaliza pourrait lui venir du nom d’un village proche de Tabora, où l’homme s’illustra. Mais la signification généralement retenue à son surnom est la traduction du swahili « l’exterminateur, celui qui ravage tout et ne laisse rien sur son passage » pour  son traitement impitoyable des autochtones réduits en esclavage.

L’opposition aux Allemands

A partir de 1884, il s’attèle à conquérir la région du lac Tanganyika pour le compte du sultan de Zanzibar Sayid Bargash, tout en renforçant sa chasse aux esclaves et à l’ivoire. Il attaque le Burundi, mais est défait à Uzige en 1886. Au début des années 1890, les propriétés des Barwani à Lindi sont confisquées par les colons allemands. Ces derniers, qui progressent à l’intérieur des terres jusqu’à occuper le territoire de Rumaliza, vont s’exposer aux menaces directes du sultan en 1893 dans ce qu’ils considéreront comme une « insulte au drapeau allemand ». C’est lorsque les colons investirent Ujiji et s’approchèrent du Lac Tanganyika en provenance de la côte tout en installant des postes militaires sur sa zone d’influence que Rumaliza déchira le drapeau allemand avant de battre en retraite pour le Congo face à la progression de la famine et des épidémies.

Les « campagnes arabes » de l’Etat Indépendant du Congo

En pleines « campagnes arabes » opposant les Belges aux chefs arabes installés au Maniema et aux Stanley-Falls, Rumaliza lèvera une armée pour tenter de sauver les forces musulmanes de l’Etat Indépendant du Congo à partir de la région du Tanganyika. À partir de 1891, il est aux prises avec les expéditions de la Société antiesclavagiste belge menées par Alphonse Jacques de Dixmude, venue aider le Capitaine Joubert et les Pères blancs. Il assiège Albertville, où Jacques s’est retranché, pendant 9 mois à partir d’avril 1892.

Entreprenant à partir de l’été 1893 la conquête du Maniema, tenant Kabambare et envisageant de reprendre Nyangwe et Kasongo que Sefu (le fils de Tippo-Tip) dut abandonner aux troupes de la Force publique de Francis Dhanis quelques mois plus tôt, il est finalement défait en janvier 1894 par ce dernier suite à la destruction de son camp de Bena Kalunga. Il se rendra plus tard aux Britanniques au Nyassaland.

L’implantation d’un islam soufi au Congo

Outre la pratique de l’esclavage, les razzias, le commerce d’ivoire et la guerre contre les forces coloniales, Rumaliza fut l’un des pionniers de l’implantation de l’islam soufi en terre congolaise. Importé de Zanzibar, où il retourna étudier durant son enfance, le courant de la Qadiriya est la toute première tendance musulmane apparue au Congo par le biais des Arabo-Swahilis. Adepte de cette confrérie islamique, Rumaliza, a œuvré pour son expansion à l’intérieur des terres africaines. Se caractérisant principalement par ses liturgies de séances collectives de dhikr (évocation de Dieu), cette confrérie, qui présente plusieurs congrégations, est aujourd’hui encore solidement ancrée à l’Est du Congo, principalement au Nord-Kivu, Sud-Kivu, au Maniema, dans la Tshopo et dans la province du Tanganyika. Comme la totalité des chefs arabes du 19ème siècle, Rumaliza invoquait l’obligation de combattre les « infidèles » qui menaçaient l’intégrité territoriale des musulmans pour défendre les possessions des Arabes face aux puissances occidentales.

Alors que Tippo-Tip, réfugié à Zanzibar, n’a pas participé physiquement au pic du conflit contre les Belges, tous les grands chefs arabes impliqués dans la guerre contre les Européens ont été tués au combat ou exécutés, mis à part Rumaliza. En fuite et face à l’impossibilité de se rendre sur ses terres, contrôlées par les Allemands, il se rend aux Anglais du Nyassaland après avoir erré dans toute la région des Grands Lacs. Loin de la terre de ses « exploits », Muhammad Bin Khalfân mourra dans l’anonymat entre 1895 et 1900.

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