C’était l’une des promesses-phares d’un Félix Tshisekedi fraichement investi président de la République démocratique du Congo en janvier 2019, au point de l’auréoler d’une certaine popularité dans les rangs de l’armée. Améliorer les conditions sociales des militaires et régler une bonne fois pour toutes l’épineuse question de la rémunération des troupes, telles étaient les priorités annoncées par un « commandant suprême » à qui l’on prédisait une prise en main délicate du corps militaire.

Des commandants enfin inquiétés ?

S’ils ont accueilli favorablement les promesses du chef de l’État, les hommes engagés à l’Est du pays sont aujourd’hui au bord de la crise de nerfs. À la peine face à la myriade de groupes armés actifs principalement entre l’Ituri et le Nord-Kivu, le moral des soldats est un peu plus miné par les affaires de détournements de primes qui secouent les FARDC. Soupçonné d’avoir fait main basse sur les sommes destinées à payer les bonus de combat, le général Fall Sikabwe, commandant de la 3ème zone de défense, a été rappelé à Kinshasa fin février pour répondre de ses actes en conseil de discipline. Dans la foulée, le puissant général Charles Akili « Mundos », commandant de la 33ème région militaire (Bukavu, Sud-Kivu), était lui aussi sommé de rallier la capitale. Figurant sur la liste de sanctions des Nations Unies, il traîne avec lui des soupçons de recrutement et de financement des ADF à Beni entre 2013 et 2014. Ces convocations, elles interviennent quelques jours seulement après le décès dans des conditions troubles du général Delphin Kahimbi, chef du renseignement militaire congolais, qui venait lui aussi d’être rappelé à Kinshasa.

Des soldats à bout : Témoignage

Face à cette suspicion généralisée à la tête des troupes opérant à l’Est, les soldats, dont la parole est rare, oscillent entre colère et résignation. En janvier 2020, ils accusaient un retard de 3 mois dans le versement de leur prime de combat. La situation met plusieurs centaines de leurs foyers en péril. Parmi eux, le caporal Adrien (nom modifié) ; il est basé en Ituri :

« Moi, je perçois 156 500 francs congolais, soit 92 dollars ; c’est le salaire des moins gradés dans l’armée. Tshisekedi a augmenté nos soldes de 10 dollars par rapport à ce qu’on gagnait avant. Ces soldes, on les reçoit sans trop de soucis. Le problème, ce sont les primes de combat, qui sont de 20 dollars. Sous Kabila, ces primes étaient de 15 dollars, mais au moins, nous les touchions chaque mois. Aujourd’hui, ce sont soit des mois de retard, soit un mois payé par-ci par-là, soit une prime qui disparaît dans la nature. Ce qu’il se passe, c’est qu’on nous dit que Kinshasa n’a pas débloqué les fonds et que la hiérarchie est dans l’attente. Des mois passent où ils nous font croire qu’ils attendent le feu vert de Kinshasa, alors qu’en réalité, Kinshasa a bien ordonné le paiement des primes et mis l’argent à disposition, mais il a été détourné par nos chefs. Ces noms-là, de généraux qui ont été arrêtés, ce sont des noms de personnes qui ont tué les FARDC depuis des années, des corrompus qui ont fait énormément de mal à l’armée. Mundos, vous pourrez encore trouver quelques soldats pour le défendre parce qu’il est arrivé qu’il hausse parfois le ton pour le paiement de nos primes et qu’il envoie lui-même à l’auditorat militaire des officiers qui avaient détourné notre argent. Mais Fall Sikabwe et d’autres encore qui, je l’espère, se feront bientôt arrêter, ce sont des gens nuisibles qui doivent désormais être mis hors d’état de nuire car c’est à cause d’eux et du vieux système qu’ils ont mis en place que nous et nos familles vivons si mal alors qu’on est en première ligne contre les groupes armés. Des soldats sont en conflit avec leurs épouses à cause de ça, on ne peut pas subvenir à tous leurs besoins, il y en a qui divorcent, tout cela ruine nos familles et notre moral. »

Convaincus d’être gangrénés par un tenace système de corruption, la plupart des soldats touchés par les détournements de primes n’a que très peu d’espoirs de voir le pouvoir effectuer un nettoyage efficace dans ses rangs. Dans le silence qui la caractérise, l’armée continue à vivre cette crise comme si de rien n’était, les soldats ruminant chaque jour un peu plus leur frustration et leur lassitude.

par Hakim Maludi

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