L’Histoire est bien connue : L’islam a été implanté au Congo par les commerçants et marchands d’esclaves arabo-swahilis venus de Zanzibar au milieu du 19ème siècle. Par leur cause, les familles qu’ils ont fondées, les alliances nouées et les conversions d’autochtones, la religion musulmane s’est solidement établie au Maniema et dans tout l’Est du pays, survivant même à la défaite des Arabes face aux Belges au cours des campagnes arabes de l’Etat Indépendant du Congo (1892-1894). Acteurs majeurs de l’islamisation du Congo, les arabo-swahilis ne sont cependant pas les seuls à avoir permis l’essor de la religion musulmane dans le pays. Venue du Sénégal, du Mali ou encore de Guinée, l’immigration ouest-africaine a pleinement participé à cet effort, notamment grâce aux Soninké, poussés par leurs activités et leur dynamisme à se disséminer sur toute l’étendue du territoire de la République démocratique du Congo.

Les Sonkinké, migrants et commerçants du début du 20ème siècle

Entre 1890 et 1898, la construction de la ligne de chemin de fer Kinshasa-Matadi attire une importante main d’oeuvre ouest-africaine, composée principalement de Haoussas, de Foutanke, de Wolofs et de Sonkinké, dans ce qui est encore l’Etat Indépendant du Congo. C’est cette même immigration qui participera à la construction du chemin de fer Congo Océan en 1921 au Congo-Brazzaville voisin. Ainsi, au début du 20ème siècle, une importante population ouest-africaine s’installe sur les deux rives du fleuve Congo pour se tourner, à l’issue des constructions de chemin de fer, vers les commerce. Rapidement, les ouest-africains se taillent une réputation de brillants marchands d’étoffes; c’est par leur biais que le tissus wax hollandais est introduit au Congo.

« A Lagos, l’un des ports d’escale sur la route des Congo (…), les migrants soninké achetaient à bas prix des tissus yorubas et du « wax » hollandais importé. Ces types d’étoffe étaient très demandés en Afrique de l’Ouest, mais encore plus aux Congo, où, selon les informateurs soninké, les peuples indigènes ne portaient pas a priori de pagne en coton. Les migrants sonkinké s’établirent à Kinshasa et à Brazzaville, et plus tard, dans les villes provinciales des Congo belge et français. Leurs activités étaient généralement de faible envergure : ils travaillaient comme commerçants itinérants, à bicyclette, rayonnant à partir des centres urbains vers la campagne environnante. Avec le temps, certains finirent par obtenir des étals sur les marchés des villes. Les Soninké qui pratiquaient le commerce du tissu en vendaient à des détaillants ainsi qu’à des commerçantes locales. » Les diasporas des travailleurs soninké (1848-1960): migrants volontaires, pp 285-286. François Manchuelle.

Mamadou Jaaxo, chef des Soninké et premier qadi de Kinshasa

Musulmanes depuis des siècles, les populations ouest-africaines qui se sont installées au Congo ont reproduit le même schéma de société qu’elles ont connu dans leurs pays d’origine. Par exemple, la communauté ouest-africaine de Kinshasa était sous la responsabilité d’un marabout, qui faisait aussi bien office de référent islamique que de chef de communauté pour des affaires administratives. Surtout, ce poste de leader communautaire revenait traditionnellement à un Soninké, plus nombreux à Kinshasa que leurs congénères Haoussas, Foutanke et Wolofs. Mamadou Jaaxo Tandjigora, issu d’une grande lignée maraboutique sénégalaise, est ainsi identifié comme le premier juge islamique (qadi) de la commune de Kinshasa.

À sa mort, c’est son neveu El-Hadj Mamadou Jaaxo qui lui succède à ce poste de qadi. Central au sein de la communauté, son rôle consiste à gérer les affaires religieuses comme les mariages, les conflits privés ou professionnels, rendre des avis juridico-religieux ou encore donner des orientations sur ce qui est permis coraniquement ou non en termes de commerce. À l’image de la lignée de Mamadou Jaaxo, plusieurs immigrés ouest-africains organisent leur communauté autour du marabout de leur village d’origine. Malgré tout, c’est sous l’influence des Soninké que la première mosquée de Kinshasa est érigée en 1910.

« D’autres familles maraboutiques vinrent s’installer dans cette région. Il faut notamment mentionné les Daramé, qui avaient tenu la fonction de cadi à Brazzaville, de l’autre côté de Malebo Pool. Ces familles finirent par dominer les musulmans non-soninkés grâce à leur pratique, savoir et prestige religieux que les autres migrants d’Afrique de l’Ouest (comme les artisans wolof et les pécheurs foutanké) n’avaient pas. » Les diasporas des travailleurs soninké (1848-1960): migrants volontaires, pp 288. François Manchuelle.

Une communauté organisée et prospère

Au sein de la communauté musulmane congolaise, minée par les divisions internes depuis des décennies, deux groupes communautaires d’origine étrangère suscitent l’admiration : les Libanais et les Ouest-Africains. Perçus comme solidaires, structurés et prospères, notamment dans leurs affaires commerciales. Dans les années 1960, dans la province alors indépendantiste du Katanga, le leader politique Moïse Tshombe leur assurera même un appui significatif qui lancera leur implantation dans la région.

« Vers 1959, au Katanga il n’y avait pas encore de congolais musulmans comme tels, si ce n’est peut-être une dizaine, mais il y avait les ouest-africains qui étaient implantés au Katanga, dans la commune de Kamalondo (Lubumbashi). Puis, lorsque Moïse Tshombe est arrivé, et a proclamé l’indépendance du Katanga, il a sollicité ces ouest-africains pour leur donner une parcelle à Kamalondo afin que l’islam puisse exister dans le Katanga, et c’est là qu’a commencé l’Histoire de l’implantation de cette religion dans la province. Tshombe a donné des moyens, et on a construit la première mosquée, celle de Kamalondo, à son l’époque. Et par après, il y a des gens du Maniema qui ont commencé à faire du commerce dans le Katanga, jusqu’à s’y installer, avant que les katangais eux-mêmes commencent à se convertir à l’islam, jusqu’à ce que nous atteignions le nombre de musulmans et de mosquées que nous avons aujourd’hui. » Témoignage de Al-Hajj Husseini Ngoy

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Habiles commerçants, tailleurs reconnus, gérants de structures hôtelières ou grands propriétaires terriens, les ouest-africains ont, après avoir connu les brimades et les sobriquets des autochtones, su gagner le respect et la sympathie de Congolais qui voient en leur parcours un modèle de prospérité. Essentiels dans l’implantation et la propagations de la religion musulmane au Congo, c’est par leurs déplacements incessants qu’ils auront permis à l’islam d’être présent à Kinshasa, dans le Grand Equateur, au Katanga et même en Ituri, complétant parfois indirectement la première vague d’islamisation initiée par les arabo-swahilis. Considérés comme congolais à part entière aujourd’hui, les Soninké et tous les musulmans originaires d’Afrique de l’Ouest, pourraient davantage être mis à contribution dans les affaires d’une communauté musulmane nationale qui se distingue toujours par son immobilisme et son manque de diversité.

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