Il est sûrement trop tôt pour affirmer que les combattants de l’ADF sont en perte de vitesse en territoire de Beni, le passé récent démontrant qu’à chaque fois qu’on l’a pensé vaincu, le groupe terroriste s’est toujours régénéré. Cependant, une accalmie, toute relative, semble s’observer depuis quelques semaines dans la région et les incursions de l’ADF ont tendance à se raréfier. Prudente et particulièrement attentive à la situation, la société civile de Beni reconnaît une légère éclaircie sur la situation sécuritaire, qu’elle met au crédit des FARDC, engagés dans une grande opération contre l’ADF et les groupes armés régionaux depuis la fin octobre 2019. Président-adjoint de la société civile de Beni, Omar Kalishya explique la situation actuelle par l’engagement consenti par l’armée congolaise, mais aussi par sa réorganisation.

« La baisse des massacres est réelle ainsi que celle de l’insécurité. Cela s’explique par les opérations de grande envergure menées par l’armée depuis plusieurs mois dans les bastions de l’ennemi, aussi bien au niveau de Sesele qu’à Mapobu, mais aussi du côté Est, d’où l’ennemi venait pour attaquer Oïcha, Mbau, Mayimoya et d’autres endroits où ils étaient en totale liberté de circulation. Je pense qu’on peut aussi mentionner le départ du commandant-axe qui contrôlait ce qu’on appelait le « triangle de la mort », il était précisément entre Mbau, Kamango et Kainama (ndlr; il s’agit du général Mbangu Mashita, qui dirigeait l’opération SukolaI). Il était décrié par la population car on voyait une amélioration sur d’autres entités mais pas sur celle qu’il contrôlait, il a finalement été remplacé. »

Omar Kalishya, comme de nombreux acteurs de la société civile locale, se refuse pour l’heure à crier victoire. S’il salue chaleureusement l’action de l’armée, il l’alerte également sur l’éventualité d’un retour des combattants qui sont parvenus à échapper aux FARDC.

« Nous sommes conscients qu’il y a encore un problème du côté Ouest, où l’ennemi a pu se déplacer de Mandumbi à Byakato, puis de Byakato à Mamove et traverser après Bambuba-Kisiki sans être inquiété et nous déplorons cela. Ils ont pu rejoindre leurs bastions ou la périphérie de leurs bastions tout à fait tranquillement donc nous souhaitons alerter sur cette situation, alerter sur un possible retour de l’ADF par l’ouest. »

Autre source d’inquiétude, la capacité de recrutement de nouveaux combattants de l’ADF, souvent enrôlés à l’échelle locale par des éléments venus d’entités voisines ou de l’étranger. Pour contrer le phénomène, la société civile de Beni a opté depuis plusieurs années pour la sensibilisation auprès des jeunes de la région. En effet, si certains ont par le passé été kidnappés et recrutés de force par l’ADF, d’autres se sont engagés comme volontaires contre la promesse d’une rémunération.

« En soi, on peut dire que le recrutement se fait aujourd’hui de manière clandestine. Les renseignements obtenus au cours de l’opération Sokola I nous ont beaucoup aidé et nous avons constaté une avancée par rapport à ce qu’on a pu observer auparavant. Ici, nous avons des faits clairs, par le biais des aveux des capturés notamment et par les renseignements recueillis par l’armée. On a dernièrement retrouvé des personnes à Butembo et à Bunia et nous avons eu des éléments matériels qui nous confirmaient leur appartenance à l’ennemi. Aujourd’hui, ce que l’on sait c’est que l’ennemi utilise de l’argent pour recruter. Mais à côté de ça, ce que nous déplorons c’est le rôle joué par les Maï-Maï ces derniers temps. Certains ont opéré dans cette entité, la population croyait que c’était de l’autodéfense et s’est enrôlée en nombre dans leurs rangs, jusqu’à ce qu’on découvre que ces Maï-Maï étaient en réalité au service de l’ennemi. Pour contrer tout cela, nous agissons sur terrain pour décourager nos jeunes de s’enrôler dans tout groupe armé, même les groupes armés locaux d’autodéfense. On ne peut accepter de voir nos frères d’ailleurs venir prendre nos fils de chez nous en leur faisant adhérer à leur mouvement sans en connaître les motivations réelles et les aboutissants. Ensuite, il y a la collaboration avec l’armée. Nous les aidons en leur apportant des éléments et des informations par rapport à ce qu’on observe dans les mouvements de l’ennemi qui sillonne les environs, qui parfois infiltre la population en allant dans les champs, infiltre la population autochtone qui ne vit que de la chasse et de la cueillette, et c’est donc grâce aux informations que nous rapportent ces gens-là que nous collaborons avec les FARDC. »

Pour combattre durablement l’insécurité et le règne des groupes armés à Beni, Omar Kalishya peut compter sur toutes les composantes sociales de la région, puisque l’action de sensibilisation de la société civile bénéficie de la contribution et de l’apport d’absolument tous les acteurs communautaires locaux.

« Notre première mission était de décourager nos jeunes de rallier des seigneurs de guerre qui n’étaient même pas issus de notre terroir. Aussi, l’église nous a aidé de même que certains leaders politiques qui ont participé à cet effort. Nous avons aussi eu la contribution des journalistes locaux qui, à travers la radio, ont fait en sorte que le message atteigne tout le monde à son niveau. Et puis, finalement, les conséquences de cette rébellion, ce que tout le monde voit comme exactions et crimes commis depuis des années, cela aussi a démontré sa réalité aux jeunes qui étaient susceptibles de les rejoindre. »

Ce vendredi 10 avril, le général de brigade Peter Chirimwami, chargé des opérations et renseignements dans le secteur opérationnel Sokola I, a indiqué que la route Mbau- Kamango pourrait prochainement être réouverte. Celle-ci est située en plein coeur du tristement célèbre « triangle de la mort », délimité par les villes de Mbau, Kamango et Eringeti et longtemps identifié comme l’épicentre de l’insécurité et la zone de prédilection des massacres en territoire de Beni.

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